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IEP, soirées étudiantes, Osez le féminisme et sexisme

[Cet article a été édité vendredi 25 janvier à 14.40]

Depuis hier soir, mon Facebook est secoué par une petite tempête. L’association Osez Le Féminisme (OLF) a adressé un article-lettre au directeur de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse (IEP) pour protester contre l’organisation d’une soirée par le Bureau Des Sports (BDS) dont le thème était “Plombiers VS chaudières”.

Que les choses soient claires, je ne suis vraiment pas d’accord avec OLF la plupart du temps. L’asso a tendance à être exagérément putophobe et misérabiliste envers les travailleurs-euses du sexe et à prendre des positions politiques qui me fatiguent. Mais ce débat spécifique a l’avantage de mettre en lumière plusieurs choses dont j’aimerais parler à propos de l’IEP, de ses structures de socialisation, des rapports de sexe dans l’institution entre étudiant-e-s, etc.

OLF proteste surtout contre le texte et la photo de l’évènement publié sur Facebook. Les organisateurs invitent les hommes participant à la soirée à être des “plombiers” décrassant les “chaudières” des femmes (le tout avec liens vers des pages de porn : le lien “le modèle portugais” renvoie à une page perso d’une personne qui se décrit comme “femme d’origine portugaise” avec référence au cliché sur la pilosité, etc.).

Capture d'écran de l'évènement Facebook organisé par le BDS de l'IEP Toulouse

En soi, le procédé n’est pas surprenant. Je sors d’un cursus universitaire complet de l’IEP Toulouse et il y a eu des soirées et des évènements bien pires en termes de sexisme.

Je pense d’ailleurs que l’IEP n’est pas la pire école française là-dessus. De ce que j’entends des soirées et des bizutages de Médecine, Pharma ou des écoles de commerce, ce que les gens font à l’IEP reste relativement soft.

Institutionnellement, l’IEP est même relativement en pointe sur les questions de genre ; de ce que j’en connais, l’IEP Toulouse est d’ailleurs le seul en France à proposer une formation (que j’ai suivie) aux Gender Studies. On a même eu droit à une demie-heure de cours en deuxième année sur le concept de “queer theory”.

Ceci dit, je reste assez choquée par les réactions Facebook des IEPiens sur le sujet. Je connais la plupart des personnes de l’IEP qui ont participé au débat et j’ai pu lire des choses effarantes de la part de personnes que je pensais un peu plus fines : ci-dessous, une personne qui clame l’existence d’un groupuscule empêchant de parler qui que ce soit, mais surtout lui (en même temps, il a apparemment décidé qu’il pouvait, étant un mec, blanc, hétéro, parler à la place de tout le monde, et je comprends bien que s’il a été remis à sa place une paire de fois, ça a dû le vexer).

Commentaire Facebook

Un commentaire sur la photo du dessus

Dans la catégorie anti-féministe, j’ai aussi pu lire une déferlante de commentaire (surtout de mecs d’ailleurs, bizarre) expliquant aux féministes qu’elles se trompaient de combat, qu’elles feraient mieux de lutter pour des “vraies”causes, que le féminisme c’était pas ce qu’elles croyaient, que de toute façon les féministes étaient hystériques, etc, etc (j’ai un peu la flemme de récapituler tous les propos anti-féministes, c’est un peu toujours les mêmes) :

sexismeiep2J’ai un peu envie de répondre à ça par cette citation : “ Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson” (Rebecca West).

Quelque part j’ai l’impression que c’est un peu ça, les personnes qui sont très fâchées avec “les féministes” sont en général des mecs qui n’en ont pas croisé beaucoup dans leur vie, ou alors des mecs qui sont tout fâchés qu’on remette en cause leur pouvoir de parler au nom de toutes et tous quelles que soient les situations, et de dominer le monde grâce à leur sacro-saint humour :

Commentaire débat Facebook IEP-OLF

Ou peut-être que t’as juste un humour raciste, sexiste, ou antisémite. Ou peut-être juste un humour de merde.

À lire absolument, cet article d’un sociologue qui explique en quoi l’humour est un marqueur de différenciation sociale et de domination (eh non ! l’humour n’est pas neutre !). Merci à GlamourPuke pour le lien !

Pour entrer dans le vif de mon propos, les réactions en général ont été pour les IEPiens, de ce que j’en ai vu, de faire bloc pour défendre l’IEP contre l’attaque venant de l’extérieur. Ce qui peut se comprendre quand on connaît la façon dont les étudiants de l’IEP se socialisent pendant leur scolarité : arrivant dans une ville qu’on ne connaît pas, les (presque) seules façons de rencontrer du monde sont par les soirées de l’IEP, la semaine d’intégration, le week-end d’intégration, les soirées du Bureau Des Étudiants. La structure de ces institutions garantit que les codes en soient perpétués. Ce sont les étudiants de deuxième année (2A) qui bizutent les nouveaux venus, qui leur transmettent les façons de faire, les attitudes, au cours de la semaine d’intégration et du WEI. Les Première Année prennent la relève du BDE et du BDS en mars de chaque année, et continuent à leur tour l’expression des codes en question.

Ces évènements construisent des socialisations qui se perpétuent pendant la suite de la scolarité ; les groupes affinitaires constituent souvent des associations par la suite (groupes d’amis qui “reprennent” le BDE, le BDS, les diverses associations étudiantes).

Les promos sont assez petites, elles dépassent rarement les 200 personnes. Virtuellement tout le monde se connaît, au moins de vue. Tout ça contribue à construire une culture d’école relativmeent soudée et solidaire qui fait qu’on a généralement tendance à prendre la défense de l’IEP envers et contre tout, même si les étudiants ne sont en interne pas tendres avec la direction, les profs ou les autres étudiants.

La culture d’école peut expliquer l’usage du “second degré” qui a été avancé par les défenseurs de l’IEP dans la polémique sur Facebook : effectivement, tout le monde se connaît, on sait bien que c’est le “rôle” du BDS de jouer les gros beaufs et de faire des soirées un peu crados. D’où le thème de la soirée “Plombiers vs chaudières” (et je le répète, il y en a eu de pires).

Finalement ça ne me gêne pas tant que ça dans la mesure où ce genre de soirées est en quelque sorte un “private joke” entre IEPiens, du genre “nous, les organisateurs, on sait que vous savez qu’en fait c’est une blague, du coup, les gros stéréotypes ne marchent pas, puisque c’est de l’humour”. (Pour une analyse approfondie du retrosexism, je vous renvoie à l’excellente vidéo d’Anita Sarkeesian pour Feminist Frequency ici.)

Mais finalement ça mérite de se pencher là-dessus un peu. Utiliser des stéréotypes extrêmement sexistes pour vendre une soirée, même en se disant que comme on le fait avec humour, ça les désactive, est-ce que ce n’est pas un peu les valider ? Est-ce qu’il y a vraiment un travail de déconstruction derrière ? Je ne pense pas, je ne l’ai jamais vu à l’IEP. Les personnes qui organisent ces soirées n’ont pas vraiment l’air de réfléchir aux représentations qu’elles véhiculent. Ça relève plutôt du “ça va, on est entre nous”, voire même du “si t’as pas assez de second degré pour comprendre que c’est une blague, tu n’as pas ta place parmi nous”. C’est d’ailleurs comme ça que se perpétue le mythe de la féministe chieuse qui passe son temps à empêcher tout le monde de danser en rond (ou du gentil garçon trop coincé pour être cool) : pourquoi on remettrait en cause quelque chose qui fait consensus, à part pour embêter le peuple, je vous le demande un peu ?

Je pense que ça fait partie des raisons pour lesquelles personne n’a l’idée de questionner ces choses-là. Je ne dis pas que la pression sociale est atroce et écrasante toujours et partout à l’IEP : il y a vraiment beaucoup de gens intelligents, prêts à discuter, posés et ouvert à l’IEP, j’ai pu le constater tout au long de ma scolarité. Je dis que ça peut jouer de temps en temps.

Par contre, il y a de la pression sociale, de façon évidente, sur les filles, à l’IEP. Je ne peux pas parler de la pression sociale sur les mecs, je ne dis pas qu’il n’y en a pas non plus, mais je ne suis pas un mec, alors je préfère laisser les concernés prendre la parole en commentaires. Il y a de la pression sur les comportements. Pas une pression énorme, du style “si tu ne viens pas à cette soirée, plus personne ne sera ton/ta pote”, mais une pression quand même. Il faut être vu-e (les albums photos des events Facebook sont assez importants dans la socialisation e les échanges). Il faut boire, sinon tu es coincé-e. Mais pas trop, sinon c’est crade… quoique certaines filles (j’en ai été) se placent dans une sorte de compétition pour aller “aussi loin que les mecs” même si c’est rarement exprimé comme ça. Pour être la plus extrême, crier les slogans les plus sales, boire autant/plus que les mecs, coucher autant que les mecs. C’est une position qui met à part, mais c’est une position quand même.

Il faut avoir des copines, aller en soirée, danser, être à l’aise avec son corps, s’habiller relativement sexy, savoir draguer. Plus la pression pour ne pas avoir l’air “pauvre” ou “ringarde”. C’est quelque chose que j’ai pas mal ressenti (ça a été dur pour moi d’arriver d’une famille pas super à l’aise financièrement et de se retrouver en soirée avec des personnes que ça ne gêne pas de dépenser soixante euros d’alcool en deux heures. Mais ce n’est évidemment pas une pression que je pense spécifique aux filles, je pense que beaucoup d’étudiant-e-s boursiers-ères ont pu ressentir ça à un moment).

Bien sûr, toutes les institutions ont des rites de passage spécifiques. Bien sûr, on vit dans un monde machiste, qui ne cesse de faire violence aux femmes. Évidemment, l’IEP n’est pas en-dehors du monde, donc les personnes qui s’y trouvent répliquent des structures sexistes préexistantes sans forcément y penser et sans forcément les déconstruire.

Mais ça ne m’empêche pas d’être atterrée de la complaisance avec laquelle les diverses promos que j’ai pu observer regardent les horreurs qui peuvent s’y passer.

Les soirées de l’IEP, comme les soirées de la semaine d’intégration, les soirées du BDE etc, sont violentes. Notamment par l’abondance d’alcool qui s’y trouve et par le silence collectif qui les entoure en cas de violences faites aux femmes, qu’elles soient “graves” ou pas.

Tout le monde sait que certains hommes ont tendance à avoir des comportements qui dépassent les bornes en soirée à l’IEP. Pour ma part, j’ai seulement fait les soirées de l’IEP en première et un peu en deuxième année, puis j’ai abandonné ; je ne peux parler que de cette période, mais je ne doute pas que ces comportements se reproduisent dans d’autres promotions. Mais rien que dans cette période, j’ai assisté à des choses qui me font rétrospectivement frémir, être en colère, et m’interroger : pourquoi tout le monde considère ces comportements comme normaux ? Pourquoi personne n’en parle ? Pourquoi personne ne met le mot de violence là-dessus ?

C’est arrivé de nombreuses fois que des mecs bourrés se mettent complètement à poil, comme ça, “pour rigoler”, et le restent pendant quelques minutes, potentiellement en se frottant à des personnes non consentantes, imposant leur nudité et leur bite à toutes les personnes présentes dans la salle. Violence faite aux femmes ? Oui.

C’est arrivé qu’un mec me sorte, en plein TD de droit, à propos d’un autre mec et avec un rire bien gras “Hé, il est super excité celui-là parce que c’est un gros puceau, tu veux pas le sucer pour le calmer ?”. Violence faite aux femmes ? Oui.

C’est arrivé que des mecs ramènent chez eux pour baiser des filles tellement bourrées qu’elles n’étaient absolument pas en état de donner leur consentement. Baiser avec quelqu’un qui est inconscient, ça s’appelle un viol, remember ? C’est arrivé à des copines. Ça m’est arrivé. Toi qui lis cet article, si tu es un mec, tu l’as peut-être fait. Pourquoi on ne met pas le mot de viol dessus ? Pourquoi on n’en parle même pas ? Parce qu’on a honte d’avoir été trop bourrée ? Parce que personne ne nous écoutera ? [EDIT : ici, un petit texte qui parle de consentement et des questions à se poser pour réfléchir à nos comportements sociaux et sexuels, aux rapports de “séduction”, etc ]

C’est arrivé que des mecs bourrés au-delà du possible demandent en série à des filles si elles voulaient pas par hasard “faire un plan à trois”, en les considérant vraiment comme des morceaux de viande baisable. Violence faite aux femmes ? Oui.

Ça arrive tout le temps, ce rite appelé “la danse du Limousin” où un groupe de gens se met à chanter une chanson qui appelle une personne précise à enlever un par un tous ses vêtements (Machine va nous danser, la danse du limousin, le limousin a dit, enlève ton tshirt, enlève tes chaussures, enlève ton soutif, etc, etc) sous les applaudissements de la foule. Dans la mesure où c’est un rite qui s’applique autant aux garçons qu’aux filles et où (je dois le reconnaître) personne n’est OBLIGÉ de le faire (on perd des points de cool si on refuse mais on n’est pas automatiquement considérée comme une grosse frigide), violence faite aux femmes ? Oui quand même, violence faite aux corps, aux timidités, aux représentations.

Ça arrive, au CRIT (le rassemblement sportif qui oppose tous les IEP de France une fois par an), les slogans qui servent à affirmer la primauté de son IEP sur les autres : Mon Airbus dans ton anus ! (ou comment utiliser l’image du mec pénétré comme une image profondément dégradante, tu es pénétré par moi donc tu m’es inférieur ), “Suce après la sodomie” et autres.

Ça arrive, le rite qui consiste à gagner des points de cool (et de salope en même temps) quand tu baises ou chopes un mec de chaque IEP assistant au CRIT. Quand les sports féminins sont l’annexe en moins bien des sports masculins dans des matchs que personne ne va voir.

C’est permanent, quand le spectacle des pompom girls où des équipes de filles avec quelquefois deux ou trois garçons dedans dansent à tour de rôle ; pas une grosse, pas une handicapée, très peu de personnes racisées, tout le monde en mini-tenue ; quand tu arrives sur scène (je sais, j’y étais) trois ou quatre mille personnes se mettent à hurler des “salopes !”, “on va vous baiser grosses chiennes !” en agitant des godes devant ton nez de malheureuse qui essaie juste de danser. Violence faite aux femmes ? Oui.

Ces comportements ne sont pas le fait de “quelques dérapages”, de “quelques mecs qui dépassent les bornes”. Ce sont des violences permanentes, chevillées aux relations sociales entre étudiants à l’intérieur de l’IEP, imprimées dans les évènements de tous les jours, par petites touches. Ce sont des choses imprimées dans nos consciences, qui relèvent tellement de la banalité que j’ai vu plein de filles défendre l’IEP dans ce débat en utilisant les mêmes arguments que les mecs : “c’est de l’humour”, “c’est du second degré”, ou encore “vous les féministes, vous nous emmerdez à être extrémistes comme ça”. Voire en s’inquiétant de la réputation de l’IEP après ce buzz.

Mais ce sont quand même des violences quotidiennes, déguisées sous l’apparence de l’humour et de la fête. Je me demande toujours pourquoi on n’en parle pas. Je me demande toujors pourquoi ça nous paraît normal.

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Mon premier disque d’or

Coucou ! Tu veux voir ma bite ?

Un jour j’ai trouvé une brochure qui parle de consentement, de sexe, de est-ce qu’on demande l’avis des gens, de est-ce que si elle a une minijupe c’est un appel d’offre pour une main aux fesses. Donc après l’avoir lue j’ai donné la brochure à des copains et j’ai posé du matos d’enregistrement radio à côté. On a dit beaucoup de conneries et quelques trucs intéressants. Après j’ai mis tout ça dans la machine, j’ai coupé collé mixé augmenté tamisé masterisé, et j’ai donné ça à Maîtredestage. Maîtredestage est content, ça l’a fait rire, et ça passe en ce moment même sur www.radiodoc.org.

Et si vous êtes pas en ce moment sur www.radiodoc.org parce que vous êtes ici, ben vous pouvez l’écouter ici. Et même le télécharger et le faire tourner : il n’y a pas de copyright donc if you care, share ! Des bises.

La brochure est accessible à ce lien : http://infokiosques.net/lire.php?id_article=659 Si vous voulez en parler, faire tourner, poser les questions à des amis, vous enregistrer, faire d’autres docus, c’est possible aussi ! Et s i vous avez cinq minutes pour traîner sur infokiosk.net, il y a tout un tas de choses intéressantes, instuctives et gratuites sur le site.