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La Dépêche persiste et signe

Vous vous souvenez de cet article horrible qui conseillait aux jeunes femmes de ne pas sortir si elles voulaient éviter d’être violées ? Le Planning Familial avait souhaité y réagir par un communiqué que j’avais publié dans ce post. Le communiqué reprenait quelques-uns des mythes sur le viol propagés dans l’article pour les démonter, expliquer que le viol arrive en majorité quand l’agresseur fait partie de l’entourage de la victime, qu’il arrive que tu sois en peignoir ou en tablier ou en jupe, jeune ou vieille, que donc le mythe du psychopathe qui te saute dessus dans une rue sombre si tu marches seule le soir en jupe.

Heureusement que La Dépêche continue à être au service de la culture du viol. La même journaliste que celle qui avait publié le premier article est revenue à la charge dans un deuxième tout aussi gerbant que le premier, ici. Il y a tellement de trucs horribles dans cet article que je sais même pas vraiment par où commencer, mais pour donner quelques exemples :

  • La photo qui verse bien dans le pathos avec une jeune fille, cheveux longs, et un personnage cagoulé qui l’attrappe par-derrière en lui mettant la main sur la bouche,
  • La petite phrase sur les plaintes pour viol (dont la plupart seraient des fausses, seraient fabriquées par des femmes pour embêter les hommes, alors que cette étude américaine de mars 2013 montre que seules 0,6% des plaintes pour viol sont fausses),
  • La petite phrase sur le fait que les jeunes femmes sont “seules, vulnérables, fatiguées” quand elles ont bu de l’alcool (visiblement, les personnes autres que les jeunes femmes qui peuvent être violées n’intéressent pas La Dépêche),
  • Le vieux cliché bien pourri sur les femmes, incapables de se défendre, qui baissent la tête et chanent de trottoir,
  • Et pour finir, “le chiffre”, qui vient, forcément, d’une source policière.

Encore une bonne occasion de se marrer sur les clichés, et d’avoir envie de brûler des trucs.

Du coup, je publie ici le communiqué du Planning Familial 31 intitulé “La Dépêche persiste et signe”, qui souhaite répondre à cet article.

Communiqué de presse du Planning Familial 31

Toulouse le 28 mai 2013

Nous souhaitons réagir à un article publié récemment par La Dépêche du Midi, qui une fois de plus crée la psychose plutôt qu’il ne la combat, comme l’auteure voudrait nous le faire croire. Après un article scandaleux à propos d’une agression sexuelle pour lequel le Planning Familial 31 s’était révolté à travers un communiqué, le journal persiste et signe le 18 mai un nouveau texte superficiel et révoltant. Cet article ne réfléchit pas aux causes du phénomène dont il traite, il en tire seulement des conclusions hâtives et réductrices. Il ne s’agit pas ici de nier le sentiment d’insécurité que des femmes peuvent ressentir dans l’espace publique, mais de dénoncer comment la dépêche le construit et l’amplifie.

Dès le titre de l’article le ton est donné  : « Faut-il avoir peur la nuit à Toulouse ? » ; tout en multipliant les exemples dans un style sensationnaliste, on conseille une fois de plus aux femmes « la prudence ». Il conviendrait pour les femmes la nuit à Toulouse de « marcher tête baissée », de « prier pour qu’il ne (leur) arrive rien ». Certes, ce sont des témoignages de femmes et non les propos des auteures, certes, nombreuses sont les femmes à mettre en place des stratégies d’évitement dans l’espace public. Cependant, en relayant ces propos sans en faire aucune analyse, La Dépêche s’adresse une fois de plus aux victimes plutôt qu’aux agresseurs potentiels. De la même manière les propos d’un commissaire de police sont retranscrits sans aucune analyse, les services de police conseillent aux jeunes femmes «d’éviter de rentrer seules à pied, de préférer le covoiturage ou d’être accompagnées.»

Les femmes devraient donc se protéger, être prudentes. Mais que conseille-t-on aux hommes ? Une fois de plus, rien. C’est à la victime de faire en sorte de ne pas “se faire” agresser et non à l’agresseur de changer son comportement. En aucune manière on ne pointe la responsabilité de l’agresseur. Pourquoi ne pas demander aux hommes de rentrer à plusieurs pour être certain que l’un d’entre eux n’agresse pas ? Pourquoi ne pas leur conseiller de changer de trottoir quand ils marchent derrière une femme pour ne pas accentuer le sentiment d’insécurité ?

D’autre part, même si cela peut être une réalité, le plus souvent les agresseurs ne sont pas des « prédateurs sexuels » ou des hommes ayant consommé des stupéfiants ou de l’alcool comme le laissent entendre les auteures. De plus elles nous expliquent que « les jeunes filles sont particulièrement exposées aux agressions lors de retours des soirées festives ». D’où provient cette affirmation? Sur quelle enquête se base la journaliste ?

Ce qui émane de cet article et qui nous semble dangereux c’est que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public au même titre que les hommes, et que si elles prennent le « risque » de l’investir, elles deviennent co-responsables de ce qui leur arrive.

Comme nous l’avons déjà dit dans notre précédent communiqué, ce phénomène n’est pas isolé. Plus de 75 000 femmes par an en France sont victimes de viols (sans parler des autres agressions sexuelles : attouchements, harcèlement sexuel…), et participent d’un système bien plus important que l’on nomme la domination masculine.

Par ailleurs, il est surprenant que pour écrire un tel article les auteures ne se basent que sur la seule source policière. Celle-ci reflète nécessairement une réalité partielle et partiale. « Nous enregistrons une centaine de plaintes pour viol chaque année, sachant qu’une partie de ces plaintes sont finalement retiréesnous explique un commissaire de police. Que fait cette phrase ici sans aucune analyse ensuite des raisons du retrait de ces plaintes, ou même du faible chiffre avancé ? Sachant que moins de 10% des femmes victimes de violences portent plainte et au vu du nombre de femmes victimes de viol chaque année en France (plus de 75000 faut-il le rappeler ?), ce chiffre de 100 plaintes par an en Midi-Pyrénées nécessite des précisions. Il laisse transparaitre que seulement 100 femmes en Midi-Pyrénées seraient victimes de violences chaque année – le chiffre est hélas bien plus élevé – cette omission a pour effet de minimiser les violences faites aux femmes et d’invisibiliser le système duquel elles découlent et participent.

Nous déplorons que La Dépêche, une fois de plus, publie un article aux sources uniques et sans aucune réflexion de fond. De plus, s’il est primordial de relayer la parole des femmes, livrer ainsi trois témoignages sans en faire l’analyse derrière relève plus du journal intime que du journalisme. En insistant sur les dangers encourus par les femmes dans l’espace public, ce journal ne fait qu’accentuer le contrôle social qui s’exerce sur elles et la ségrégation sexuée de l’espace public.

Voilà voilà. Le PDF du communiqué est disponible ici.

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Tu veux éviter d’être violéE ? Ne sors pas le soir ! [Merci La Dépêche Du Midi]

Le 2 mai je tombais sur un article vraiment horrible de La Dépêche (notre média super génial à Toulouse). Un article sur le viol, dont la conclusion est grosso modo “Il y a plein de viols. Nous conseillons aux jeunes filles de ne pas sortir le soir”. L’article est accessible ici.

Ça m’a beaucoup énervée et comme je travaille dans une association féministe, on a décidé de publier un communiqué de réaction pour reposer quelques faits sur le viol et ré-énoncer des principes qui nous semblaient fondamentaux en termes de libertés des femmes.

Communiqué de presse du Planning Familial 31

Toulouse, le 13 mai 2013

En réponse à un article paru en ligne sur le site de La Dépêche le 2 mai, et intitulé “Une étudiante de 22 ans violée en rentrant d’une soirée”, nous souhaitons réagir sur plusieurs points qui nous semblent choquants et inappropriés.

Cet article raconte, avec une profusion de détails, le déroulé d’une agression sexuelle d’un homme sur une femme. Tout d’abord, nous nous demandons quel est le but de cet article ; l’agression y est décrite avec une profusion de détails violents, qui touchent à l’intimité de la personne qui a été agressée.

Quel but cette description sert-elle ? Nous nous interrogeons sur la pertinence de publier un tel article, qui n’apporte que très peu d’information à la lectrice ou au lecteur, et relève plus, à notre avis, du fait divers, du voyeurisme et du sensationnalisme que de l’information.

Cet article décrit un viol qui s’est passé dans un contexte bien particulier : une agression de nuit, par un inconnu, sur une femme seule, qui rentrait chez elle après une fête. Pour être bien réelle, cette situation n’en est pas moins relativement rare dans les occurences de viol et de violences sexuelles.

L’enquête ENVEFF annonce que les viols sont perpétrés essentiellement par des conjoints, des compagnons, des maris, des collègues de travail, des hommes avec lesquels les femmes entretenaient ou avaient entretenu une relation plus ou moins longue dans les 12 derniers mois avant le viol. Au total, 85 % des viols sont commis dans un contexte où la victime connaît son agresseur, par exemple au sein de la famille (père, beau-père, oncle,…), de l’école ou du travail. Les agresseurs inconnus représentent 15 % des situations. Seulement 12% des viols sont commis sous la menace d’une arme, et seulement 35% des viols se passent en-dehors du domicile de la victime.

Le schéma stéréotypé du viol continue à être l’image fausse d’un inconnu psychopathe et armé qui agresse une femme seule, de nuit, dans un métro ou une rue sombre. Le fait que ce schéma (violence, incident isolé, personne armée) soit si répandu met dans l’ombre la majorité des situations de viol.

Le Planning Familial travaille auprès des personnes victimes d’agressions sexuelles et sait bien à quel point il est difficile de reconnaitre un viol par un de ses proches quand les médias véhiculent constamment l’idée qu’une agression se passerait forcément la nuit par un inconnu.

Il importe de poser clairement les limites et les insuffisances de ce scénario. En France, une femme est violée toutes les 8 minutes ; plus de 75000 viols sont commis par an (Enquête CSF). La majorité de ces viols est commis par l’entourage de la victime.

Les viols ne sont donc pas des incidents isolés, commis par des inconnus dérangés. Ils sont un phénomène de masse, un phénomène de société, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les villes, et dont les victimes sont à 99% des femmes, et les auteurs, des hommes.

Les viols sont la conséquence d’un système de domination qui opprime les femmes, qui les assimile à des objets, et qui les fait apparaître comme disponibles pour que les hommes assouvissent leurs “besoins” sexuels soit-disant irrépressibles, sans se préoccuper de leur consentement. Le viol est une manifestation de la domination masculine, une façon de dominer et d’humilier les femmes.

Nous trouvons à ce titre important de souligner le manque de neutralité de La Dépêche, qui relaie donc un évènement bien spécifique sans jamais parler de la plus grande majorité des viols, et sans jamais questionner le système qui provoque et cautionne ces viols.

Nous trouvons de plus particulièrement choquante la conclusion de l’article, qui recommande aux femmes d’éviter l’espace public la nuit si elles ne souhaitent pas être violées : “Régulièrement, à Toulouse, des jeunes filles sont victimes d’agressions sexuelles la nuit. Il leur est conseillé d’éviter de se promener toutes seules.”

Il est scandaleux de lire de tels propos.

Les luttes féministes des siècles derniers ont réussi à apporter aux femmes plusieurs libertés essentielles : le droit de vote, le droit à disposer de leur corps par la contraception et l’avortement, mais aussi le droit de se déplacer et de s’habiller comme elles l’entendent.

Nous souhaitons que ces droits continuent d’être une réalité pour les femmes d’aujourd’hui.

Le Planning Familial 31 affirme que les femmes ont le droit d’être dans l’espace public à l’heure qui leur plaît.

Les femmes ont le droit de porter les vêtements qu’elles désirent.

Les femmes ont le droit de dire “non” et que ce “non” soit entendu.

Nous trouvons aberrant que La Dépêche moralise les actions des femmes.

Nous refusons que ce média perpétue l’idée que les femmes sont faibles, incapables de se défendre et à la merci des agresseurs.

Nous refusons que l’espace public soit systématiquement représenté comme un lieu de danger pour nous.

Nous refusons que notre statut de femme restreigne nos déplacements.

NOUS SOUHAITONS PROCLAMER QUE LE RESPONSABLE D’UN VIOL, C’EST L’AGRESSEUR. PAS LA VICTIME.

Pour répondre à diverses situations de violences subies par les femmes, nous souhaitons attirer l’attention sur une structure proposant des cours d’auto-défense féminine et féministe, l’association Faire Face (faireface.association@gmail.com).

À un média et une société qui préfèrent enfermer les femmes plutôt que de dire aux hommes de ne pas violer, nous répondons que nous ne sommes pas des victimes et que nous sommes capables de nous défendre.

En espérant que ce communiqué sera pris en compte et diffusé largement, le Planning Familial 31 reste à disposition pour échanger autour de cette problématique.

Sources :