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Le printemps

Je crois que j’ai jamais considéré le printemps comme une saison ensoleillée.

Pourtant il y a du soleil des fois, surtout vers la fin, en mai, quand se mettre à une terrasse et commenter sur les fringues des gens qui passent est la chose la plus naturelle du monde à faire. Les jours où la bière a l’air d’être meilleure que l’air, de la bonne bière blanche, douce, et que tout a l’air un peu jaune comme si on évoluait dans une photo Instagram, où les filles sont toutes super jolies et la rivière lisse avec les platanes au-dessus. Mais ça c’est mai. C’est déjà l’été.

Le printemps, c’est les vacances de Pâques. Deux semaines suspendues où il pleut toujours. J’appuie mon front sur la vitre et mon souffle fait de la buée. Je pense à l’école avec un mélange d’envie de pleurer et de triomphe d’être en vacances. Je mange du chocolat et je me dis que les chocolats de Pâques, c’est vraiment dégueulasse.

Ou bien je suis toute seule dans un parc et il fait gris, j’ai un bouquin mais au bout de trois pages je renonce à le lire parce que j’ai froid aux mains. Je rentre chez moi mais il fait tout aussi froid parce qu’on a éteint le chauffage depuis mi-mars. J’ai envie de cuisiner mais j’ai la flemme parce qu’il n’y a personne à la maison et que c’est triste de faire un gâteau pour moi toute seule.

Ou bien encore je fais du vélo sous la pluie en chantonnant parce qu’il y a quelqu’un qui m’attend chez moi, j’ai les pieds mouillés et de l’eau ruisselle sur mes cuisses parce que ce matin j’ai été optimiste alors que j’aurais dû mettre un bon gros pantalon.

Dans tous les cas, il faut que j’aie ça dans les oreilles :

Ce morceau a exactement huit vues sur Youtube et c’est vraiment une merveille de tranquillité, de matins sous la couette et de nuits pluvieuses, voire même de dernière cigarette avant d’aller se coucher, alors je vous invite à faire tourner.

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Essaouira, ça ira.

Texte originalement publié dans le dernier numéro de Caractères, le journal interne de Sciences Po Toulouse. Je vous avais promis de continuer à vous raconter le Maroc, alors voilà.

 

Il est quatorze heures et le soleil est caché derrière les nuages. Le genre d’après-midi qui te donne envie de t’étendre dans l’herbe en écoutant du Björk. Mais ici, il n’y a pas d’herbe.

Je suis dans le bus pour Essaouira avec James, un type que j’ai rencontré dans le Sahara pendant la rencontre de voyageurs que j’organisais au Maroc dans le cadre de mon stage de mobilité en 3A.

James est grand, barbu et discret. James est charpentier à Londres et on a décidé d’aller faire un tour à Essaouira pour voir la mer ce week-end, avant que je prenne l’avion pour l’Andalousie pour continuer mon stage.

Le bus cahote sur la route qui traverse le presque désert. ça prend trois heures d’aller de Marrakech à Essaouira, et il y a une pause au milieu dans un riyad, un sorte d’hôtel construit au milieu de la caillasse juste à côté de la route. On descend du bus, on s’étire, je fume une cigarette pendant qu’il va chercher des cafés. Il fait doux mais les nuages menacent, on grimpe sur la terrasse. Trois vieux mecs marocains sont accroupis là, ils parlent en arabe, je saisis quelques mots et un sourire édenté. Je regarde par-dessus le muret, pas un arbre sauf une dizaine d’orangers dans le jardin du riyad. Au-delà, les pierres. Le vent joue avec la poussière, je voudrais photographier ça mais j’ai pas d’appareil phot, et puis impossible de saisir cette beauté, c’est plutôt quelque chose qui se vit.

Le bus klaxonne, on repart. Je m’endors un peu, le bus est tiède et ronronne comme un vieux chat assoupi.

La pluie me réveille juste avant d’arriver. Le paysage est déjà plus vert, ça sent un peu la mer à travers la ventilation. on contourne une muraille médiévale, ça ressemble à la Bretagne ou même à l’Ecosse, de grosses pierres giflées par le vent. Le bus se gare dans une cour, on descend. il pleut toujours, on rentre la tête dans les épaules pour récupérer nos sacs à dos dans le coffre, un peu perdus.

On reste devant la minuscule maison qui sert de gare Supratours en discutant sur ce qu’on va faire ensuite. Nos plans pour dormir sur la plage tombent à l’eau, si j’ose dire, vu la tempête.

Et puis on le voit. Un vieux type sec, ridé comme une pomme de trois mois. Des cheveux en broussaille et les yeux noyés dans ses rides. Il a dû s’apercevoir qu’on ne sait pas où aller, il nous propose un hôtel ‘Pas cher, pas cher, avec une cuisine et un salle de bains”. Il y a de l’eau chaude ? ‘Bien sûr, Madame.’ Un bref échange de regards, et on le suit à travers le dédale de ruelles de la ville.

C’est beau, les portes sont bleues, on devine qu’elles ont été repeintes des centaines de fois à cause de la pluie. Les remparts sont hauts, des mouettes crient, dérangées par le vent. Pas de chiens dans les rues, mais beaucoup de chats qui se disputent le contenu des poubelles, l’air bien nourri et un peu grognon comme des petits maffieux qui cherchent l’embrouille.

On arrive à l’hôtel après dix minutes de marche, trempés et fatigués. C’est une maison normale dont le propriétaire loue une chambre aux touristes qui passent, d’après ce que nous explique notre guide. Une porte bleue sous une arcade, on grimpe l’escalier couvert de mosaïques disparates. Le propriétaire n’est pas là, alors on l’attend.

Notre guide fume cigarette sur cigarette, j’ai froid et mes chaussures sont mouillées, alors je fais pareil. Assis sur une marche humide, on commence à discuter en français, je traduis pour James les passages les plus marrants.

“Tu t’appelles comment ?

– Moi c’est Claire, et lui, c’est James. Et toi ?

– Moi c’est Jamel, mais on m’appelle Jimi. Jimi Chaplin. Tu veux savoir pourquoi ?

– Oui, raconte…

– Il y a un journaliste qui a fait un reportage sur moi. Dans un magazine qui s’appelle Le Grand Reportage. Un reportage très beau, tu sais. Parce que je fais de la musique, tu vois. Il a dit, c’est le fils naturel de Jimi Hendrix et de Charles Chaplin. Il faut que tu viennes chez moi lire le reportage. C’est très beau. Ce soir, tu veux ? Je peux le dire à ma mère, elle nous préparera un bon tajine, tu verras.”

Tout ça assorti d’un inimitable accent marocain et de rires. Jamel rigole tout le temps et ponctue ses phrases de ‘Oui !’ presque chantés en roulant des yeux.

Je suis modérément motivée par sa proposition, mais j’accepte. Inch’Allah, ce soir si Dieu le veut, mais pour le moment j’ai envie de prendre une douche.

Le propriétaire arrive enfin et nous donne les clés de l’appartement en se confondant en excuses. Il était à l’anniversaire de son fils à quarante kilomètres de là et il est revenu en conduisant à tombeau ouvert pour nous ouvrir. De la chambre je vois les remparts et la mer, le vent est toujours furieux. La nuit commence à tomber. Je prends une douche et je commence à me sentir mieux.

Un petit tour sur la plage plus tard, on marche dans les rues pour à l’hôtel. Il fait nuit noire, les chats miaulent rageusement et le vent s’est calmé. Les rues aussi sont calmes, on passe à côté d’un magasin de musique encore ouvert où de vieux types improvisent un blues d’un air inspiré au milieu d’un fouillis d’instruments traditionnels et de guitares. Les pavés sont mouillés et les cafés à touristes commencent à illuminer leurs terrasses, on y entend toutes les langues. Des touristes hollandais, irlandais, américains, français ; pas envie de nouer le contact, je suis épuisée. Les premières notes de Streets Of Philadelphia me cueillent au coin d’une rue, un homme immobile et souriant vend des cassettes et des CDs pirates assis sous une arcade en fumant pendant que la musique s’échappe d’un ampli portatif.

Une fois rentrée à l’hôtel, je m’écroule sur le lit et je sombre. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi, une demie-heure, peut-être plus. Je m’éveille la tête embrumée et le ventre en vrac, on frappe à la porte. C’est Jamel-Jimi qui veut que je vienne chez lui lire son article. Je récupère James qui écoute de la musique du monde sur son iPhone et on suit Jimi chez lui.

 

Les rues d’Essaouira. C’est toujours étroit, parfois sombre. De jeunes mecs aux coins des rues nous proposent des cigarettes et d’autres trucs moins légaux. On suit Jimi jusqu’à une épicerie cachée dans un recoin qui vend des bières sous le manteau. Il nous taxe cent dirhams (10 €) pour payer les bières et une bouteille de vin en clignant des yeux, claque la main du vendeur en le saluant en arabe et on repart. Il faut marcher à dix pas derrière lui à cause de la police des touristes qui arrête les guides non-officiels, ceux qui ne paient pas de licence.

Le vent bat toujours les rues et on arrive finalement chez Jimi. Il ne faut pas faire de bruit, sa mère dort dans la pièce d’à côté. On s’installe dans la chambre. Il n’y a pas d’électricité parce que Jimi n’a pas payé les factures. Il nous explique qu’il a joué dans un concert gnaoua la semaine d’avant, mais ‘J’étais avec mes amis, et le patron me donne cent dirhams pour que je joue, et après le concert j’achète du vin avec les cent dirhams pour le boire avec mes amis et je rentre à la maison sans rien. Et ma mère, elle crie…’ Il rit encore. On allume deux bougies qu’on fiche sur la table, le vent passe par les trous de la porte et fait danser les ombres sur le mur.

Jimi va chercher cérémonieusement un magazine et m’intime de lire. C’est son article, un numéro des ‘Grands Reportages’ de 2002. Je lis tout, c’est du bon journalisme, le reporter a passé un mois ici avec lui pour découvrir de quoi sa vie est faite, il parle du festival gnaoua qui se passe ici tous les ans en juin. Les couleurs, les épices, les femmes en transe, la musique jusqu’à l’aube.

Puis il attrape sa basse, un instrument traditionnel en bois et peau de dromadaire, avec trois cordes en boyau de bouc. Il se balance d’avant en arrière et commence à chanter. Hypnotique. les chansons des esprits gnaoua, les chansons de la transe. Il nous parle de la succession des couleurs, répétée toutes les nuits. D’abord le blanc, la terre, ensuite les esprits du ciel, le bleu, puis les esprits de la mer, bleu marine. Ensuite le vert, les esprits du bois, le rouge pour le sang, le jaune, les esprits féminins, et le noir, les esprits mauvais, ceux de la nuit. Il faut les apprivoiser, les conjurer, s’en faire des amis.

Je lui demande la chanson du jaune. Il sourit, ses yeux roulent dans tous les sens. “Ah, les esprits femelles, c’est bien. Eve, la chanson d’Eve, Fatima, c’est pareil, c’est le syncrétisme en français, c’est ça ? C’est pour toi, la chanson du jaune’. J’acquiesce, je souris.

Il se balance doucement d’avant en arrière, pince les cordes de sa basse et m’apprend le refrain. Et c’est parti, les paroles en berbère, “Chante avec moi, Claire, c’est ta chanson ! Ee-na, ee-nena, eeena…’. Je chante avec lui, c’est un autre monde. Le vent souffle toujours au travers de la porte, la lumière des bougies se tortille, je suis bien, j’ai envie de rester là pour toujours, dans cette petite maison obscure, m’attacher aux pas de ce loser adorable et prendre des photos jusqu’à la fin de ma vie.

Après une demie-heure d’improvisation chantée, il pose sa basse et récupère un vieux baladeur MP3, le branche sur des hauts-parleurs à pile tout pourris et met du Bob Marley. J’en suis à ma troisième bière, je rigole tout le temps maintenant. Jimi sort de dessous la table un sac plastique contenant une impressionnante quantité d’herbe et se met en devoir de bourrer une pipe taillée dans une branche d’arbre, peut-être du bois flotté. Il coupe l’herbe sur une planche à découper en bois avec un couteau, bourre sa pipe et l’allume, se repose contre le mur avec un sourire de chat content de lui. James se penche pour prendre une photo avec son foutu iPhone, Jimi s’énerve parce que c’est illégal, je me dis qu’il aurait dû demander la permission, idiot de touriste. Jimi éclate finalement de rire et me dit ‘Ton ami m’a filmé quand je chantais, il va falloir qu’il me donne cent dirhams maintenant !’. Je décline l’invitation à partager la fumée et j’ouvre une quatrième bière.

Il me demande si j’étudie. Je lui explique Sciences Po, la mobilité, le stage. Mes projets pour le Master l’an prochain, journalisme Inch’Allah, voyager, retranscrire le quotidien des gens. Je lui raconte mon amour des gens, les instants, faire des films peut-être. Son ombre se balance sur le mur bleu ciel, c’est comme ça que j’ai envie de vivre.

Il me regarde en souriant, je suis hypnotisée par ses yeux qui disparaissent au fond des rides.

“-Ce que je veux pour toi, c’est que tu sois journaliste photographe. Comme cet homme qui a écrit le reportage sur moi. Un mois cet homme était derrière mes pas, un mois, il posait des questions, il connaît tout de ma vie, cet homme. Les photos, je vois les photos dans tes yeux. Il faut que tu étudies, Claire, il faut que tu ailles à l’école. Deux ans de plus, deux ans il faut que tu étudies la photographie, et ensuite tu voyageras sur le monde [sic], tu viendras au festival Gnaoua et je te montrerai les femmes, tu connaîtras tout le monde ! Mais je te donnerai une djellaba pour qu’on te reconnaisse pas, parce que les hommes ici, avec tes cheveux blonds, ils vont devenir fous les hommes.”

J’acquiesce, je souris. Il est temps de rentrer à l’hôtel, je titube un peu sur le chemin du retour en chantonnant la chanson du jaune, il nous guide toujours à travers le labyrinthe des rues et les mecs un peu louches prêts à détrousser le voyageur imprudent. Heureusement, j’aurais jamais pu retrouver l’hôtel sinon. Plus de vent, les rues sont un peu mouillées, je me pose vaguement la question d’économiser trois mille euros et d’acheter un terrain ici pour y construire une maison. Le bruit de la mer m’apaise. Je m’écroule finalement sur mon lit après avoir serré Jimi dans mes bras. C’est un véritable ami maintenant, un ami de voyage, je lui ai promis de revenir avec un appareil photo et de le rendre célèbre. Il a ri et il m’a répondu qu’il est déjà célèbre, mais je lui ai promis quand même, et il m’a suppliée de continuer à prendre des photos.

Je m’endors avec le bruit des vagues dans l’oreille et les accords de basse gnaoua . Je reviendrai, Essaouira ma belle, je reviendrai au milieu de ton festival de couleurs, acheter des poissons presque encore vivants à la descente des bateaux et voir les pêcheurs me les cuire pour trois sous sur un brasero, chanter avec Jimi, prendre des photos des portes bleues et des chats grognons, aller au hammam et me faire des amies parmi les femmes qui se reposent dans la vapeur blanche, voir les vagues battre les remparts et les touristes rester effrayés sur le rivage, me baigner parmi les éléments sauvages et cueillir du bois flotté sur le rivage. Je reviendrai.

 

“Et sinon, tu dors, des fois ?”

Re-salut,

Je sais, tu dois halluciner que je refasse un billet dix minutes après avoir publié le premier. Mais voilà, je t’imaginais chez toi sur ton ordinateur en train de suivre passionnément ce que je te raconte, et ça m’a toute émotionnée, que limite je m’humidifiais la lacrymale. Donc, là, toujours assise sur mon lit, avec mon chat qui pue grave du clapet sur les genoux cette fois, je m’en vais te parler musique.

Alors tu vois, mon chou, la musique, c’est un peu ma vie. J’en écoute toute la journée (on est beaucoup comme ça.). J’en découvre sur les blogs de gens trop bien que quand t’es allé voir ce qu’ils se mettent dans les oreilles t’as envie d’être leur ami tout de suite et d’avoir une platine avec l’équivalent du PIB des Etats-Unis en disques pour partager avec eux. J’en fais passer à d’autres gens, ou aux mêmes des fois. Je danse beaucoup, parce que j’ai un sens assez pauvre des conventions sociales, alors passer pour une crétine finie m’importe peu quand la musique est bonne (ouais, fais les coeurs, maintenant, je vais pas tout faire non plus, hein !). Je dodeline de la tête, je souris, bref, je kiffe.

Donc, comme je suis vraiment une nana trop sympa, j’ai décidé que je partagerais régulièrement de la musique avec toi. Un peu comme chez Henri, quoi. (Si t’as jamais entendu parler d’Henri, clique vite vite et tu vas avoir l’occasion de découvrir un mec trop bien, une plume fine et puissante et en plus, de la musique extra. Tu seras pas déçu du voyage, je t’assure.) Je te montrerai des trucs qui font du bien aux oreilles, et aussi des fois des trucs bien faits graphiquement qui vont avec la musique.

Là tout de suite, j’ai sommeil, donc même si je suis tout excitée à l’idée que tu sois mon Lecteur, que tu te connectes avec impatience à Internet tous les matins pour voir ce que j’ai pu inventer dans la nuit et que tu m’envoies des centaines de mails avec déclaration d’amour, virement par Pay-Pal et demande en mariage, je vais juste te montrer une vidéo.

C’est assez vieux, mais pas très connu, et c’est beau.

Je t’explique un peu le topo : Kwoon, c’est du post-rock, de la musique rêveuse et aérienne, un truc qui t’attrape quelque part entre le canal lacrymal et le coeur et qui serre juste assez pour que t’aies envie de chialer, mais qui te fait planer en  même temps, comme un concentré de tendresse et de douleur. Là, c’est I Lived On The Moon que tu vas voir, elle est dans leur premier album sorti en 2006 qui s’appelle Tales and Dreams. L’animation est faite par Yannick Puig, tu peux voir ce qu’il fait (et il est fort, lui aussi).

Trêve de paroles, je te montre ça, tu chiales ta race et on en reparle.