Tag Archives: viol

Esthétique

J’ai récemment rencontré une jeune femme esthéticienne qui se destine à exercer son métier dans un but social, “pour les femmes violées et battues qui n’ont plus de confiance en elles”.

Alors j’ai écrit.

 

 

Comment osez-vous

Présumer ces choses-là

Penser que si

J’ai été violée, frappée, manipulée,

C’est à vous de me dire violée, frappée, manipulée

Comment osez-vous mettre vos mots sur mon histoire

Comment osez-vous décider

Qu’avec une couche de maquillage

Ça ira mieux

Que je “reconstruirai mon identité”

Si vous appliquez du vernis sur mes ongles

Que je ne sais pas faire seule

Que j’ai été détruite et que vos cosmétiques

Répareront ce qui a été cassé

Comment osez-vous présumer

Que ce qui me rendra à moi-même

Est la cire chaude qui arrache mes poils

Comment osez-vous penser

Que le seul but de mon parcours

Est d’être le plus conforme possible

À ce que vos normes ont décidé

Maigre, rose, lisse, camouflée, sans ride, sans fissure

Comment osez-vous me faire rentrer

Dans ce que vous pensez être l’idéal pour moi

Sans même me demander

Trou noir

En ce moment, je parle beaucoup de viol sur ce blog. On dirait que je suis devenue une grande méchante féministe moustachue obsédée par les violences faites aux femmes.

En fait, il n’y a pas longtemps, j’ai appris à écouter. Je savais entendre avant, hein, j’avais des oreilles, et j’ai pas encore perdu les tympans qu’il y a dedans parce que je mets des bouchons d’oreille quand je vais en concert.

Mais voilà. J’ai appris à écouter, à vraiment écouter. Et je me suis rendue compte que depuis que je sais écouter, j’entends mieux ce que les personnes me disent, et aussi ce qu’elles ne me disent pas, ou à moitié. Et depuis que je sais écouter, les gens me parlent beaucoup plus.

Parmi les gens qui me parlent, il y a beaucoup de femmes. Ça a un lien avec mon boulot, mais pas que.

Quand t’es une femme et que t’écoutes des femmes, elles te disent des trucs.

La plupart des femmes me disent des trucs sur leur sexualité (ça a aussi un lien avec mon boulot).

Toutes les femmes de qui je suis suffisamment proche pour parler de sexualité en viennent à évoquer des violences sexuelles.

C’est pas parce que je connais uniquement des personnes qui ont subi des violences sexuelles. C’est parce que la plupart des femmes ont, à un moment de leur vie, subi des viols ou des violences.

Quand on n’écoute pas, on n’entend pas. De cette façon, on peut tenter d’ignorer que le viol est un phénomène social de masse. L’ignorer ne le fait pas disparaître. Ça contribue juste à ce que les personnes victimes de viol se sentent encore plus seules et les violeurs, plus forts.

Alors pour moi c’est important que les récits de viol sortent des pensées des violées. C’est important plein de gens comprennent que le viol, c’est partout, et ça arrive à tout le monde.

Alors une copine que j’écoutais un jour a écrit ça. Alors j’ai décidé de le publier ici (il a aussi été publié). Parce que pour arriver à sortir cette chose-là, à l’écrire, à mettre le mot de viol dessus, il faut un sacré courage, et c’est vraiment la classe.

 

“19 ans, weekend dit « d’intégration » dans cette grande école. Je suis en 2ème année, je connais déjà le principe, mais j’y vais, quand même, avec copine. Parce qu’on s’en fout des autres, on veut juste s’amuser.

La fameuse soirée de fête s’annonce pas mal, il faut beau, on boit, on rigole.
Ce type que je connais juste de vue s’approche de moi, veut visiblement danser avec moi, me colle. Bon. Je suis saoule, j’accepte implicitement en le laissant se coller. Il se rapproche, encore, me tient par les hanches. Je crois que j’ai pas vraiment envie, mais après tout je risque pas grand chose, les copines sont là, tout le monde s’amuse. On peut bien rigoler. C’est le jeu. C’est le « weekend d’inté ».

Et puis pause clope dehors. Une fille que je ne connais un peu me dit fais gaffe, ce mec il est sans pitié, il va profiter de toi. Tu veux baiser avec lui ? Non ! On fait que danser, ça va, t’inquiète ! Hors de question qu’il me touche.
Alors ok, mais fais gaffe quand même. Le laisse pas trop t’approcher.

La soirée continue, on boit on danse on rigole.

Evidemment qu’il s’est approché. Puis vient le très bateau « tu viens on va faire un tour ? ».
Non, j’ai pas envie en fait, je veux rester ici à danser, c’est cool ! Et puis t’façon ya rien à faire là bas, vers les bungalows. J’ai envie de rester ici.
Non, mais c’est bon on fait un tout petit tour pour discuter. T’as l’air cool, j’ai envie de parler avec toi. Juste parler ouai, c’est ça. Si si, promis. Allez, viens.

Nous y voilà, en train de s’éloigner des gens. Des potes à lui dehors nous regardent et rigolent.

Trou noir.

Ce dont je me souviens ensuite, c’est d’une pièce noire et de mains en train de me déshabiller, et d’une bouche qui m’embrasse, d’une langue qui entre dans ma bouche. Et je veux pas ça, et je dis non, et je suis bourrée, et j’ai pas le réflexe de frapper ce gars. Je tiens à peine debout. Je le repousse un peu, il revient vers moi. Il me met sur un lit une place qui est là, contre un mur. Je me recule contre le mur froid, il revient encore.
Sans savoir comment il en est arrivé là, je sens son pénis tenter de me pénétrer. Ca fait mal, j’en ai pas envie, il insiste, et ça finit par rentrer. C’est là que je réagis. Je le pousse avec mes bras, mes jambes, mes pieds. Tout est noir, je retrouve quand même mes habits, je sors à moitié nue mais il fait nuit et on est loin des gens.
Je me pose un peu contre un arbre tout seule dans le noir parce que j’ai envie de vomir. Ah ben oui c’est vrai, je suis bourrée. Qu’est-ce qu’il vient de m’arriver ? Je sais pas trop ce qu’il se passe dans ma tête à ce moment là.

Je crois que j’ai fini par retrouver copine qui me demande où j’étais passée un peu inquiète.
Je sais pas, j’ai…fait un tour.
Mais, ça va ?
Oui, oui, j’ai trop bu je crois, viens on va danser !

Les souvenirs sont vagues parce que alcoolisés, et ma mémoire a fait le tri entre temps. Je m’en souviens bien maintenant. Mais pendant plusieurs années, j’ai été la première à me dire ces choses si communes. Je l’avais bien cherché, j’étais ivre, c’était la fête, j’ai juste fait une connerie. J’ai été naïve, évidemment que ce mec voulait me choper. J’ai été conne et puis c’est tout.
Et en fait, non. J’ai traîné ce truc jusqu’à maintenant, en me disant que c’était rien de grave, en ne le racontant à personne, à part copine qui m’a dit un jour, mais en fait meuf, tu t’es faite violer. Ouai, mais non tu sais bien j’étais bourrée. Et alors ? Et alors.
L’été dernier, dure séparation avec mon amoureux. Je passe l’été enfermée, les copines sont là pour m’aider, j’ai pas de force, pas d’énergie, et des soucis de santé. Je retourne voir mon médecin de famille homéopathe qui en tâtant mon ventre, me demande si je n’ai pas été abusée sexuellement, ou un truc dans le genre. Et là, c’est les larmes. Je lui raconte l’histoire.
Il y a quelques jours, je suis allée à ma première séance d’acupressure. En touchant le point lié aux rapports sexuels, ça fait mal. Elle me demande si je n’ai pas été abusée sexuellement, ou un truc dans le genre. Et là, c’est les larmes. Je lui raconte l’histoire. J’ai l’impression d’en être finalement libérée, de cette histoire, sans vraiment savoir comment l’expliquer. Toujours est-il que ce point qui était douloureux à l’intérieur de ma cuisse gauche, ne l’est plus. C’est peut-être aussi pour ça que j’ai écris ce texte. Parce que c’est plus « mon problème », j’ai plus à le porter. Je le porte toujours évidemment, j’ai toujours un petit truc dans le fond du bide en y repensant. Mais je me sens plus « légère », disons.

Donc, copine, si dans une période de ta vie où tu te dis que tu veux t’amuser, que dans une soirée alcoolisée un mec veut te choper, que t’en as pas envie, mais que tu te retrouves malgré toi en train de le faire. Ne te dis pas que c’est de ta faute, parce que tu l’as juste laissé t’allumer. T’en avais pas envie, tu lui as dit non, il l’a fait quand même. C’est un viol, et pas autre chose.

P. I.”

Il faut les éduquer…

Tout à l’heure j’étais en train d’avoir un débat en ligne. On parlait des violences sexuelles et de nos propres réactions. Et du coup on en est venuEs à discuter de violence et la personne avec qui je discutais m’a dit en gros “Oui mais faut pas répondre à la violence par la violence, y’a plein de violeurs chez qui c’est maladif, du coup ça nous ferait du bien qu’à nous de réagir violemment (et pas à eux), et puis moi je crois à l’éducation au quotidien contre le sexisme, et puis comment en vouloir au violeur quand c’est un gars qui a grandi dans la culture du viol, c’est plutôt à cette culture qu’il faudrait en vouloir…”.

Sur l’aspect “maladif” des viols, le côté “les violeurs sont des pervers psychopathes”, j’ai déjà répondu ici.

Sur la non-violence et l’éducation contre le sexisme :

L’éducation j’en fais en permanence, sur Internet, dans la vraie vie, dans mon boulot, etc, etc.

Mais il se trouve qu’il y a des gens qui ne comprennent pas l’éducation, qui ne comprennent pas le dialogue. Tu pourras leur montrer mille études, dix mille liens compilés soigneusement par tes soins, leur expliquer encore et encore que tu n’es pas d’accord, qu’ils devraient partir, que tu ne veux pas, utiliser la diplomatie, appeler à leur raison, ça ne marchera pas, l’éducation.

Parce qu’il y a des gars (pas forcément des psychopathes, pas forcément des inconnus, même des mecs que tu connais, des mecs avec qui tu sors) qui veulent juste se vider les couilles dans toi sans se préoccuper de te faire du mal.

Et contre ça, moi, je vois pas de pardon. Même si t’as grandi dans un environnement qui te donnait l’impression que les chattes sont là pour mettre ton pénis dedans sans demander l’accord des propriétaires de chattes*, t’as quand même un cerveau, t’es capable de réfléchir, de percevoir les signaux d’une personne qui dit non avec son corps, ou qui dit non avec sa voix, et pourtant, malgré tous ces non, des mecs sont quand même violeurs, et plusieurs fois.Alors qu’ils sont tout à fait capables de réfléchir, de faire des études, de voter, je sais pas quoi. On les laisse, avec leur carte d’identité et leur bulletin de vote, décider de comment devrait être gérée la France, l’Europe, leur ville, et on leur trouve des excuses quand ils violent, les pauvres, ils ont été élevés dans la culture du viol, c’est pas leur faute.
Ben non. Ils sont capables de réfléchir. (Rends-toi compte, s’ils ont une carte d’identité, ils savent sûrement même lire et aller se renseigner sur Internet).
Et nous, plein de gens, plein de meufs, on est éduquéEs à ne pas exprimer notre colère, à être gentilLEs, à faire comme s’il ne s’était rien passé, à leur trouver des excuses (non mais il était bourré, il s’est pas rendu compte, j’étais dans son lit etc). On est éduquéEs à faire comme si la violence c’est pas bien, qu’il faut pardonner, sortir du cycle de la violence ou je sais pas quoi. MAIS LA VIOLENCE C’EST QUI QUI LA SUBIT QUAND UN CONNARD PREND MA CHATTE ET LA PERSONNE QU’IL Y A AUTOUR POUR SON OUTIL PERSONNEL DE MASTURBATION ? Ben c’est moi. Et je m’estime tout à fait en droit, ayant subi cette violence-là et d’autres (harcèlement de rue, main au cul de patrons, remarques sur mon habillement, etc) de me la réapproprier et de leur en mettre plein la gueule, et tant pis s’il y en a un qui prend pour les autres.

Tant pis. Parce qu’être dans une situation où tu subis une oppression et choisir de ne pas réagir, c’est légitimer cette oppression.

*99% des auteurs de viols sont des hommes cisgenrés. Une grande partie des viols est commis sur des femmes. Il est possible d’être violéE que l’on soit un homme ou une femme, cis ou trans* (on peut être violé si on est un homme cisgenre, aussi).  En parlant de chatte, je parle de mon expérience personnelle de femme cisgenrée, je ne prétends pas parler au nom de toutes les femmes, ni de toutes les victimes de viol.

Que faire pour accompagner une personne qui a vécu un viol ou des violences ?

Depuis que je suis féministe et que je me définis comme telle, j’ai pris conscience graduellement de la réalité des violences sexuelles : elles sont vraiment partout. En France, une femme sur 3 est victime de viol ou de violence sexuelle dans sa vie.

Il existe des structures qui s’occupent d’accueillir les personnes victimes (on peut les trouver sur la page “Que faire” de Textes VS).

Au cours de ma vie, j’ai été en contact avec plein de meufs (cis et trans*). Plein de meufs à qui il est arrivé des trucs pas cool, qu’on parle d’une fellation forcée, de se faire siffler, de prendre une baffe, de se faire traiter de salope, etc, etc.

Par solidarité féministe, j’ai souhaité pouvoir écouter ces personnes quand elles avaient envie de parler de ces sujets-là.

Des fois, il m’est arrivé de vivre des situations de violence ; je me suis tournée vers certaines copines en qui je pensais que je pouvais avoir confiance, et, très souvent, je n’ai pas trouvé auprès d’elles l’écoute dont j’avais besoin.

Du coup, ça fait longtemps que je voulais rassembler des pistes de réflexion à proposer aux personnes qui sont en contact avec des personnes victimes de violence ; ces pistes viennent de divers outils féministes et brochures, de pratiques d’écoute que j’ai dans mon boulot, de trucs que j’ai pu lire par-ci par-là, et de réflexions personnelles.

Écouter une personne victime de violences

Dans la société dans laquelle nous vivons, si une personne évoque un viol, tout un tas de gens plus ou moins bien intentionnés auront à coeur de lui demander comment elle était habillée, dans quelle endroit elle se trouvait, ou quel comportement elle a pu avoir pour “favoriser” ce viol ou cette violence.

La vérité, c’est qu’on ne désire JAMAIS être violé-e. Être violé-e, ce n’est pas un jeu, un fantasme, un truc rigolo. La responsabilité du viol n’est pas une chose partagée entre l’agresseur et la victime.

On n’est pas coresponsable de son viol, quels que soient les vêtements portés, l’heure de sortie, les comportements adoptés auparavant. Le responsable du viol, c’est le violeur, mais nous vivons dans une société qui considère que, quelque part, si on a été violé-e, c’est qu’on l’a bien cherché.

Pour toutes ces raisons, tous ces clichés, il est extrêmement difficile de dire qu’on a été violé-e. Si quelqu’un-e vous parle d’une agression qu’ille a subi-e, c’est certainement l’aboutissement d’un processus de réflexion lent et douloureux… et certainement aussi qu’ille place en vous une grande confiance. Si vous réagissez correctement, ça peut représenter une aide et un soutien immenses ; vous avez aussi le potentiel de faire beaucoup de mal à la personne qui s’est confiée à vous. Pour l’accompagner au mieux et éviter de trahir sa confiance, voici quelques pistes à creuser.

  • Vous allez peut-être vous sentir bizarre, perdu-e, triste, pas assez armé-e pour faire face à cette situation. C’est normal. Si vous n’avez pas été formé-e pour accueillir et écouter des personnes victimes de viol ou de violences, vous n’avez sûrement pas tous les outils pour réagir.
  • Il est possible que vous vous sentiez très en colère contre l’agresseur et que vous vouliez vous venger de lui. Rappelez-vous que la décision de ce qu’il faut faire par rapport au violeur appartient à la victime, et pas à vous. Ne décidez pas pour elle, ne parlez pas à sa place.
  • L’important, c’est d’écouter la personne qui vous confie cette parole. Ne la faites pas se sentir coupable : elle n’est pas responsable de ce qui lui est arrivé, elle ne l’a pas choisi, elle n’y est pour rien. Écoutez-la. Il est possible qu’elle vous dise qu’elle se sent coupable, qu’elle n’aurait pas dû faire telle ou telle chose, réagir de telle ou telle façon. Rappelez-lui que ce n’est pas sa faute si elle a été violée ou agressée, et que c’est la faute de l’agresseur.
  • La parole des personnes qui ont vécu des viols et des agressions est souvent tue, niée, remise en cause. Ça rend la prise de parole d’autant plus difficile pour les victimes qu’elles ont peur de ne pas être entendues, d’être ridiculisées, etc. Ne niez pas ce que la personne vous dit. Dites-lui que vous la croyez et qu’elle a eu raison de venir vous en parler.
  • La personne en question aura peut-être besoin d’être seule, ou peut-être que vous fassiez quelque chose pour elle (rester à proximité, contact physique, parler, ne pas en parler, etc). Dans tous les cas, il est important de ne pas lui imposer ce que vous pensez être le mieux pour elle. Demandez-lui “Il y a quelque chose que je peux faire pour t’aider, là maintenant ?” “Est-ce que je peux faire quelque chose pour que tu te sentes mieux ?” “tu as besoin de sécurité/d’être seule, etc ?”. Dites-lui que vous êtes là pour en parler si elle a besoin.
  • Parler plusieurs fois du viol, de l’agression, peut aider la personne à se sentir mieux. Écoutez la personne même si elle vous raconte plusieurs fois la même chose. Soyez patient-e.
  • Laissez la personne prendre ses propres décisions. Elle n’a peut-être pas envie de parler de ce qui lui est arrivé à d’autres personnes ou à la police. Elle n’a peut-être pas envie d’aller voir un médecin. C’est à elle de décider de ce qui est le mieux pour elle. Ne la forcez pas. Respectez sa volonté.
  • La personne qui vous confie son histoire aura peut-être besoin de temps pour récupérer, se sentir bien à nouveau, refaire certaines choses. Respectez son rythme.
  • Tenez à sa disposition des tracts avec des numéros verts, des endroits-ressource où elle pourra parler de ce qui s’est passé avec des personnes de confiance, qui sauront l’écouter (Planning Familial, Viol Femmes informations). Dites-lui que ce n’est pas grave si elle ne veut pas les utiliser : elle en a le droit.

Toutes ces pistes sont forcément à creuser avec la personne, à adapter selon votre feeling de la situation. La seule chose vraiment importante à retenir, c’est de respecter la personne et de ne pas parler à sa place ou décider à sa place de ce qu’il faut faire.

Si vous n’êtes pas qualifié-e ou formé-e à l’écoute des personnes victimes de violence, accueillir une personne victime peut être difficile pour vous. N’essayez pas de jouer au superhéros ; si vous êtes mal à l’aise, posez vos limites (vous n’aiderez pas vraiment la personne si vous êtes crispé-s/perdu-e/ne savez pas quoi faire et que vous n’êtes pas en capacité de l’écouter vraiment), et invitez la personne à l’accompagner chez des professionnel-les de l’écoute formés et non jugeant-es (collectif féministe contre le viol, planning familial, associations d’accueil de femmes victimes de violence, etc).

 

Évidemment, si vous avez d’autres pistes pour accueillir une personne victime de violences ou de viol, postez-les en commentaires, et je me ferai un plaisir de les rajouter dans l’article !

La Dépêche persiste et signe

Vous vous souvenez de cet article horrible qui conseillait aux jeunes femmes de ne pas sortir si elles voulaient éviter d’être violées ? Le Planning Familial avait souhaité y réagir par un communiqué que j’avais publié dans ce post. Le communiqué reprenait quelques-uns des mythes sur le viol propagés dans l’article pour les démonter, expliquer que le viol arrive en majorité quand l’agresseur fait partie de l’entourage de la victime, qu’il arrive que tu sois en peignoir ou en tablier ou en jupe, jeune ou vieille, que donc le mythe du psychopathe qui te saute dessus dans une rue sombre si tu marches seule le soir en jupe.

Heureusement que La Dépêche continue à être au service de la culture du viol. La même journaliste que celle qui avait publié le premier article est revenue à la charge dans un deuxième tout aussi gerbant que le premier, ici. Il y a tellement de trucs horribles dans cet article que je sais même pas vraiment par où commencer, mais pour donner quelques exemples :

  • La photo qui verse bien dans le pathos avec une jeune fille, cheveux longs, et un personnage cagoulé qui l’attrappe par-derrière en lui mettant la main sur la bouche,
  • La petite phrase sur les plaintes pour viol (dont la plupart seraient des fausses, seraient fabriquées par des femmes pour embêter les hommes, alors que cette étude américaine de mars 2013 montre que seules 0,6% des plaintes pour viol sont fausses),
  • La petite phrase sur le fait que les jeunes femmes sont “seules, vulnérables, fatiguées” quand elles ont bu de l’alcool (visiblement, les personnes autres que les jeunes femmes qui peuvent être violées n’intéressent pas La Dépêche),
  • Le vieux cliché bien pourri sur les femmes, incapables de se défendre, qui baissent la tête et chanent de trottoir,
  • Et pour finir, “le chiffre”, qui vient, forcément, d’une source policière.

Encore une bonne occasion de se marrer sur les clichés, et d’avoir envie de brûler des trucs.

Du coup, je publie ici le communiqué du Planning Familial 31 intitulé “La Dépêche persiste et signe”, qui souhaite répondre à cet article.

Communiqué de presse du Planning Familial 31

Toulouse le 28 mai 2013

Nous souhaitons réagir à un article publié récemment par La Dépêche du Midi, qui une fois de plus crée la psychose plutôt qu’il ne la combat, comme l’auteure voudrait nous le faire croire. Après un article scandaleux à propos d’une agression sexuelle pour lequel le Planning Familial 31 s’était révolté à travers un communiqué, le journal persiste et signe le 18 mai un nouveau texte superficiel et révoltant. Cet article ne réfléchit pas aux causes du phénomène dont il traite, il en tire seulement des conclusions hâtives et réductrices. Il ne s’agit pas ici de nier le sentiment d’insécurité que des femmes peuvent ressentir dans l’espace publique, mais de dénoncer comment la dépêche le construit et l’amplifie.

Dès le titre de l’article le ton est donné  : « Faut-il avoir peur la nuit à Toulouse ? » ; tout en multipliant les exemples dans un style sensationnaliste, on conseille une fois de plus aux femmes « la prudence ». Il conviendrait pour les femmes la nuit à Toulouse de « marcher tête baissée », de « prier pour qu’il ne (leur) arrive rien ». Certes, ce sont des témoignages de femmes et non les propos des auteures, certes, nombreuses sont les femmes à mettre en place des stratégies d’évitement dans l’espace public. Cependant, en relayant ces propos sans en faire aucune analyse, La Dépêche s’adresse une fois de plus aux victimes plutôt qu’aux agresseurs potentiels. De la même manière les propos d’un commissaire de police sont retranscrits sans aucune analyse, les services de police conseillent aux jeunes femmes «d’éviter de rentrer seules à pied, de préférer le covoiturage ou d’être accompagnées.»

Les femmes devraient donc se protéger, être prudentes. Mais que conseille-t-on aux hommes ? Une fois de plus, rien. C’est à la victime de faire en sorte de ne pas “se faire” agresser et non à l’agresseur de changer son comportement. En aucune manière on ne pointe la responsabilité de l’agresseur. Pourquoi ne pas demander aux hommes de rentrer à plusieurs pour être certain que l’un d’entre eux n’agresse pas ? Pourquoi ne pas leur conseiller de changer de trottoir quand ils marchent derrière une femme pour ne pas accentuer le sentiment d’insécurité ?

D’autre part, même si cela peut être une réalité, le plus souvent les agresseurs ne sont pas des « prédateurs sexuels » ou des hommes ayant consommé des stupéfiants ou de l’alcool comme le laissent entendre les auteures. De plus elles nous expliquent que « les jeunes filles sont particulièrement exposées aux agressions lors de retours des soirées festives ». D’où provient cette affirmation? Sur quelle enquête se base la journaliste ?

Ce qui émane de cet article et qui nous semble dangereux c’est que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public au même titre que les hommes, et que si elles prennent le « risque » de l’investir, elles deviennent co-responsables de ce qui leur arrive.

Comme nous l’avons déjà dit dans notre précédent communiqué, ce phénomène n’est pas isolé. Plus de 75 000 femmes par an en France sont victimes de viols (sans parler des autres agressions sexuelles : attouchements, harcèlement sexuel…), et participent d’un système bien plus important que l’on nomme la domination masculine.

Par ailleurs, il est surprenant que pour écrire un tel article les auteures ne se basent que sur la seule source policière. Celle-ci reflète nécessairement une réalité partielle et partiale. « Nous enregistrons une centaine de plaintes pour viol chaque année, sachant qu’une partie de ces plaintes sont finalement retiréesnous explique un commissaire de police. Que fait cette phrase ici sans aucune analyse ensuite des raisons du retrait de ces plaintes, ou même du faible chiffre avancé ? Sachant que moins de 10% des femmes victimes de violences portent plainte et au vu du nombre de femmes victimes de viol chaque année en France (plus de 75000 faut-il le rappeler ?), ce chiffre de 100 plaintes par an en Midi-Pyrénées nécessite des précisions. Il laisse transparaitre que seulement 100 femmes en Midi-Pyrénées seraient victimes de violences chaque année – le chiffre est hélas bien plus élevé – cette omission a pour effet de minimiser les violences faites aux femmes et d’invisibiliser le système duquel elles découlent et participent.

Nous déplorons que La Dépêche, une fois de plus, publie un article aux sources uniques et sans aucune réflexion de fond. De plus, s’il est primordial de relayer la parole des femmes, livrer ainsi trois témoignages sans en faire l’analyse derrière relève plus du journal intime que du journalisme. En insistant sur les dangers encourus par les femmes dans l’espace public, ce journal ne fait qu’accentuer le contrôle social qui s’exerce sur elles et la ségrégation sexuée de l’espace public.

Voilà voilà. Le PDF du communiqué est disponible ici.

Tu veux éviter d’être violéE ? Ne sors pas le soir ! [Merci La Dépêche Du Midi]

Le 2 mai je tombais sur un article vraiment horrible de La Dépêche (notre média super génial à Toulouse). Un article sur le viol, dont la conclusion est grosso modo “Il y a plein de viols. Nous conseillons aux jeunes filles de ne pas sortir le soir”. L’article est accessible ici.

Ça m’a beaucoup énervée et comme je travaille dans une association féministe, on a décidé de publier un communiqué de réaction pour reposer quelques faits sur le viol et ré-énoncer des principes qui nous semblaient fondamentaux en termes de libertés des femmes.

Communiqué de presse du Planning Familial 31

Toulouse, le 13 mai 2013

En réponse à un article paru en ligne sur le site de La Dépêche le 2 mai, et intitulé “Une étudiante de 22 ans violée en rentrant d’une soirée”, nous souhaitons réagir sur plusieurs points qui nous semblent choquants et inappropriés.

Cet article raconte, avec une profusion de détails, le déroulé d’une agression sexuelle d’un homme sur une femme. Tout d’abord, nous nous demandons quel est le but de cet article ; l’agression y est décrite avec une profusion de détails violents, qui touchent à l’intimité de la personne qui a été agressée.

Quel but cette description sert-elle ? Nous nous interrogeons sur la pertinence de publier un tel article, qui n’apporte que très peu d’information à la lectrice ou au lecteur, et relève plus, à notre avis, du fait divers, du voyeurisme et du sensationnalisme que de l’information.

Cet article décrit un viol qui s’est passé dans un contexte bien particulier : une agression de nuit, par un inconnu, sur une femme seule, qui rentrait chez elle après une fête. Pour être bien réelle, cette situation n’en est pas moins relativement rare dans les occurences de viol et de violences sexuelles.

L’enquête ENVEFF annonce que les viols sont perpétrés essentiellement par des conjoints, des compagnons, des maris, des collègues de travail, des hommes avec lesquels les femmes entretenaient ou avaient entretenu une relation plus ou moins longue dans les 12 derniers mois avant le viol. Au total, 85 % des viols sont commis dans un contexte où la victime connaît son agresseur, par exemple au sein de la famille (père, beau-père, oncle,…), de l’école ou du travail. Les agresseurs inconnus représentent 15 % des situations. Seulement 12% des viols sont commis sous la menace d’une arme, et seulement 35% des viols se passent en-dehors du domicile de la victime.

Le schéma stéréotypé du viol continue à être l’image fausse d’un inconnu psychopathe et armé qui agresse une femme seule, de nuit, dans un métro ou une rue sombre. Le fait que ce schéma (violence, incident isolé, personne armée) soit si répandu met dans l’ombre la majorité des situations de viol.

Le Planning Familial travaille auprès des personnes victimes d’agressions sexuelles et sait bien à quel point il est difficile de reconnaitre un viol par un de ses proches quand les médias véhiculent constamment l’idée qu’une agression se passerait forcément la nuit par un inconnu.

Il importe de poser clairement les limites et les insuffisances de ce scénario. En France, une femme est violée toutes les 8 minutes ; plus de 75000 viols sont commis par an (Enquête CSF). La majorité de ces viols est commis par l’entourage de la victime.

Les viols ne sont donc pas des incidents isolés, commis par des inconnus dérangés. Ils sont un phénomène de masse, un phénomène de société, dans tous les milieux sociaux, dans toutes les villes, et dont les victimes sont à 99% des femmes, et les auteurs, des hommes.

Les viols sont la conséquence d’un système de domination qui opprime les femmes, qui les assimile à des objets, et qui les fait apparaître comme disponibles pour que les hommes assouvissent leurs “besoins” sexuels soit-disant irrépressibles, sans se préoccuper de leur consentement. Le viol est une manifestation de la domination masculine, une façon de dominer et d’humilier les femmes.

Nous trouvons à ce titre important de souligner le manque de neutralité de La Dépêche, qui relaie donc un évènement bien spécifique sans jamais parler de la plus grande majorité des viols, et sans jamais questionner le système qui provoque et cautionne ces viols.

Nous trouvons de plus particulièrement choquante la conclusion de l’article, qui recommande aux femmes d’éviter l’espace public la nuit si elles ne souhaitent pas être violées : “Régulièrement, à Toulouse, des jeunes filles sont victimes d’agressions sexuelles la nuit. Il leur est conseillé d’éviter de se promener toutes seules.”

Il est scandaleux de lire de tels propos.

Les luttes féministes des siècles derniers ont réussi à apporter aux femmes plusieurs libertés essentielles : le droit de vote, le droit à disposer de leur corps par la contraception et l’avortement, mais aussi le droit de se déplacer et de s’habiller comme elles l’entendent.

Nous souhaitons que ces droits continuent d’être une réalité pour les femmes d’aujourd’hui.

Le Planning Familial 31 affirme que les femmes ont le droit d’être dans l’espace public à l’heure qui leur plaît.

Les femmes ont le droit de porter les vêtements qu’elles désirent.

Les femmes ont le droit de dire “non” et que ce “non” soit entendu.

Nous trouvons aberrant que La Dépêche moralise les actions des femmes.

Nous refusons que ce média perpétue l’idée que les femmes sont faibles, incapables de se défendre et à la merci des agresseurs.

Nous refusons que l’espace public soit systématiquement représenté comme un lieu de danger pour nous.

Nous refusons que notre statut de femme restreigne nos déplacements.

NOUS SOUHAITONS PROCLAMER QUE LE RESPONSABLE D’UN VIOL, C’EST L’AGRESSEUR. PAS LA VICTIME.

Pour répondre à diverses situations de violences subies par les femmes, nous souhaitons attirer l’attention sur une structure proposant des cours d’auto-défense féminine et féministe, l’association Faire Face (faireface.association@gmail.com).

À un média et une société qui préfèrent enfermer les femmes plutôt que de dire aux hommes de ne pas violer, nous répondons que nous ne sommes pas des victimes et que nous sommes capables de nous défendre.

En espérant que ce communiqué sera pris en compte et diffusé largement, le Planning Familial 31 reste à disposition pour échanger autour de cette problématique.

Sources :

Merci Tan

Il y a quelques jours, plusieurs copines féministes partageaient simultanément le même lien sur mon fil d’actualités Facebook.

Le blog s’introduit par le texte suivant :

Le projet s’intitule Violences Sexistes.

Pour participer :  tanpmp [at] gmail.com
Les textes sont libres, le theme a respecter est « le sexisme », et puis il faut que ce soit personnel. Vous avez carte blanche et etes tou-te-s les bienvenu-e-s dans ce projet. Pour le moment nous avons des lettres, des poemes, des petits autobiographies, des anecdotes, des temoignages sur une situation precise ou un ressenti general, des ecrits douloureux et des recits amusants, bref, faites-vous confiance, et faites-nous confiance, it’s all good.

Donc j’ai décidé d’écrire un texte que j’ai envoyé pour contribuer au projet.

Si vous voulez écrire un truc aussi le blog est ouvert à contributions.

Si vous voulez relayer l’info, faites-le, ça en vaut la peine.

Il y a un projet d’expo autour de ces textes et aussi un fanzine en préparation. C’est chouette.

Quand les choses ont-elle commencé à aller mal ?

Cette nouvelle a été écrite par Frédérique Maërl. Cette nouvelle est parfaite. Après que vous l’ayiez lue, je vous recommande d’aller et de cliquer sur le petit coeur, parce qu’elle mérite vraiment de gagner ce concours.

 

« Je les entends encore. Les cris, les gémissements, la foule qui faisait comme un grondement lointain avec, de temps en temps, une exclamation qui perçait mes tympans. Ça me réveille plus la nuit, mais ça m’empêche parfois de dormir.
Oui, je prends toujours les cachets. Je suis obligée, maman, tu sais bien.
Oui, je mange bien. Je dors mal, mais je mange bien. Tu trouves ? Je sais pas si j’ai grossi ou pas… Je m’en fous, de toute façon. Non, je te parle pas mal, maman. C’est juste pour te dire. »

Chaque fois que ma mère vient me voir, j’y vais en me disant que cette fois, je vais lui raconter… et chaque fois, je réalise qu’elle ne pourrait pas encaisser. Plus ça va, moins on parle la même langue. C’est pire que ça, on peut bien regarder dans la même direction tant qu’on veut, on voit pas la même chose.
Je peux lui dire que j’entends encore les bruits et parfois éveillée. Souvent éveillée, en fait. C’était quelque chose de traumatisant, c’est normal d’être marquée, de revivre le truc. Mais je peux pas lui dire où j’en suis par rapport à tout ça, ce que j’en pense. Je peux pas.

Je me souviens que j’avais peur, que je voulais qu’il vive, qu’il s’en sorte. Je voulais juste aller à ce concert et puis…
A quel moment les choses ont-elles commencé à aller mal ?
Je voulais juste aller à ce concert et je m’étais retrouvée ceinturée par des gens, puis entre deux flics, sans comprendre ce qui se passait. J’espérais juste qu’il était pas mort, qu’il allait pas mourir. J’avais encore l’espoir de le voir debout devant moi, me parler comme il l’avait fait juste avant, que tout soit normal. Je voulais rentrer chez moi. Je voulais être jamais sortie.
Les flics me regardaient bizarrement. J’étais tellement choquée que que je savais pas que j’avais du sang sur moi. Je l’ai vu qu’à l’intérieur du commissariat. Il faisait nuit, les fenêtres étaient des miroirs sombres et moi, j’avais le visage si pâle. Et le sang faisait des taches noires sur ma robe verte. On aurait dit que j’avais été poignardée.

Il y avait deux policiers dans le bureau avec moi. Et plein d’autres qui sont passés, qui ont regardé sans rien dire avant de ressortir ou qui ont murmuré des trucs à ceux qui prenaient ma déposition. C’est comme ça que j’ai appris qu’il était mort.
Celui qui est entré pour annoncer ça m’a pas regardée. Ça faisait un moment qu’ils me posaient des questions et je répondais. Ils disaient souvent « Et après ça ? Et après ça ? » et aussi « Mais pourquoi ? Mais pourquoi ? »
Moi non plus, à ce moment-là, je comprenais pas bien pourquoi. J’étais épouvantée de ce que j’avais fait. Même pas six heures avant, j’étais une étudiante tranquille, je m’habillais pour aller à un concert. Je me souviens que je m’étais faite jolie, tout en essayant de pas « en faire trop » pour pas me faire emmerder, sachant que j’allais rentrer au milieu de la nuit. Ma vie avait basculé, comme on dit.

« Bonjour, maman. Merci, oui, j’ai eu le chocolat. Ça m’a fait plaisir. Bien sûr, je continue la thérapie. Non, je le fais pas juste parce que je suis obligée, maman, je t’assure. Je crois que ça me fait du bien. D’ailleurs, je dors mieux. Pleure pas, maman, ça va aller. Regarde, ça fait plus d’un an, le temps va passer, je me conduis bien, je pourrai demander à sortir… »

C’est dur quand elle pleure parce qu’avec les médicaments, j’ai plus beaucoup d’émotions. Je me rends bien compte que je réagis trop froidement, qu’il faudrait que je pleure aussi un peu, avec elle, au lieu d’être rationnelle, de faire la fille qui va pas si mal… Ça me soulage tellement de plus trop ressentir sa tristesse, mais en même temps, ça me rend plus lucide et je vois bien qu’elle est triste aussi parce qu’elle ne sait pas comment réagir.
Depuis qu’elle a reçu le coup de fil qui la prévenait que j’étais partie en détention provisoire après une garde à vue, c’est comme ça pour elle.

La garde à vue m’a pas semblé très longue, mais j’étais vraiment sonnée. Sans vouloir définitivement passer pour une psychopathe, j’avais quand même fait un effort physique important, avec une bonne décharge d’adrénaline… J’étais épuisée.
Je me souviens qu’ils répétaient souvent « Et après ? Et après? »
Ce qui s’était passé après, c’est qu’il était mort et encore après, je me suis retrouvée soupçonnée de meurtre… Heureusement, mon avocat a ensuite fait requalifier les charges en violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.
Mais avant ça, il y a eu l’interrogatoire. J’ai vu après les pages et les pages que ça faisait… ça n’a pas dû être aussi rapide.
Ils en revenaient pas qu’une petite jeune fille comme moi, qui faisait des études, qui était juste venue voir un concert, qui n’avait jamais eu de problème, tue un jeune homme plus jeune, qui était en première année de fac et qui était juste venu voir un concert. Ils en revenaient pas que je l’aie tabassé à mort.
Moi-même, je comprenais pas du tout pourquoi cette fureur. J’avais jamais réfléchi à tout ça avant. Ca m’a prise par surprise, moi aussi.

« Je sais pas, maman, il faudrait que j’arrête les cachets pour pouvoir reprendre mes études. Je sais, oui, je pourrais finir mon année avec des cours par correspondance et passer mon diplôme en prison. Pour après, oui, je sais. Pour après… »

Tout le monde veut tout le temps savoir pour après. Ce qui s’est passé après, ce que j’ai fait après, ce que je vais faire après…
Moi, j’aurais plutôt envie de leur expliquer tout ce qu’il y a eu avant. Mais personne me demande ce qui s’est passé avant. J’ai pas osé le dire, je savais qu’ils trouveraient tout ça hors sujet, hors de propos, hors contexte. Rien à voir. Circulez. Ah non, restez ici, sur cette chaise, restez dans votre robe ensanglantée et dites-nous ce qui s’est passé après. Reprends tes études, ma chérie, tu pourras avoir un bon métier, après…
C’est sûr, maman, c’est sûr. C’est un peu compromis pour le Capes, mais après tout, je pourrais faire de la communication. Il semble que j’aie des prédispositions pour délivrer des messages…

Je lui avais pourtant bien dit d’arrêter, à ce jeune type. J’avais fait des phrases, je les avais répétées, j’avais reformulé, essayé plusieurs intonations, plusieurs volumes sonores.
Il était tellement sûr que c’était pas grave d’insister pour que je l’embrasse, de me coincer contre un mur, devant ses copains qui rigolaient. C’était drôle parce que je continuais à lui expliquer, comme s’il avait pas compris que je voulais pas. C’était comme si c’était moi qui comprenais pas ce qui était en train de se passer. Comme si j’étais trop bête et trop faible pour pouvoir dire « non ». Et quand je lui ai mis un coup de tête, il a eu l’air tout surpris d’avoir finalement ce qu’il avait cherché.
Le premier d’une longue liste à être surpris…
A quel moment ça a dérapé ? Qu’est-ce qui a fait que, soudainement, je l’ai frappé sans m’arrêter ?

« Qu’est-ce qui m’a pris de faire ça ? Tu sais pourquoi j’ai fait ça, on en a parlé au procès. Ne crie pas, maman. Si tu cries, ils vont te demander de sortir. Je sais pas quoi te dire de plus… Si, j’y ai repensé. Non, pas encore. C’est pas comme ça que ça marche, une thérapie. »

J’ai menti à ma mère. J’ai le droit de pas lui dire ce qui se passe en thérapie. Pour ce que ça l’avancerait, de toute façon. Déjà que moi… Mais je comprends qu’elle demande. Je sais que si elle pouvait, elle se ferait enfermer à ma place ou avec moi. Elle aurait jamais cru qu’elle serait dans cette situation.
Si elle a eu peur pour moi un jour, c’est que je me retrouve violée, violentée, tuée, enlevée, victime. Victime. Et là, elle est l’autre mère. La victime, c’est l’autre. Et elle sait pas comment faire. Elle m’aime, elle me considère comme une victime, mais elle sait plus trop de quoi. Alors elle se sent coupable. Et il y a évidemment des gens pour l’accuser de m’avoir « mal élevée »… Je voudrais lui dire qu’elle n’a pas grand-chose à se reprocher. Le fait qu’elle m’ait toujours envisagée que comme victime, c’est une partie de la réponse…
Au premier coup, il a vraiment eu l’air stupéfié qu’une chose pareille lui arrive. Alors que moi, rien qu’en sortant de chez moi, je savais que ça pouvait m’arriver, une chose pareille. Que « ça peut t’arriver », c’est une chose que sait chaque femme, chaque fille.
Franchement, j’ai été tout aussi surprise que lui, qu’une chose comme ça puisse lui arriver…
Aujourd’hui, je pense que c’est pour ça que j’ai continué. Parce que c’était fou qu’une telle chose arrive. Et que c’était justice.
Je suis contente de l’avoir compris qu’après mon procès, parce que je pense pas que j’aurais échappé à la peine maximale avec un raisonnement pareil.

De toute façon, pendant le procès, j’étais occupée à autre chose. Ne pas pleurer en permanence, ne pas vomir au tribunal, arrêter d’avoir peur…

En lisant la presse, j’ai fait connaissance avec lui. Tout ce que j’avais vu de lui, c’était un jeune homme ivre, qui faisait bien deux têtes de plus que moi, probablement au moins une vingtaine de kilos en plus, qui faisait semblant de pas comprendre que je voulais qu’il me laisse tranquille. Toute sa famille et ses amis sont venus dire au micro des journalistes comme il était gentil, comme il était attachant, serviable, qu’il avait un peu bu et qu’il voulait juste que je l’embrasse.
C’était dur de savoir tout ça, de me sentir tellement mauvaise d’avoir tué un gentil garçon. Même ses ex-petites copines tenaient à dire à quel point c’était un gentil garçon. Mais moi, comment je pouvais savoir qu’il était gentil et attachant, pendant qu’il s’amusait à pas comprendre que je voulais qu’il me laisse tranquille, juste parce qu’il le pouvait ? Je veux dire… il se savait plus fort que moi et il était très clair pour tout le monde que j’allais même pas essayer de lui faire du mal pour me sortir de là.

On s’est trompés tous les deux. Moi, j’ai pas vu qu’il était gentil et lui n’a pas vu que j’allais lui faire mal.

Au procès, tout le monde a entendu que, vu comme je l’avais mutilé, même s’il avait survécu à l’hémorragie, il serait resté salement handicapé. Je me souviens même plus exactement de ce que j’ai fait. Je m’étais jamais battue avant, j’ai frappé au hasard, j’ai pas fait exprès de lui crever les yeux. Je savais pas que ça ferait ça. Je voulais juste le repousser et puis de le voir si surpris par mon premier coup… j’en ai eu plus rien à foutre qu’il me fasse mal, que je rate mon coup ou que ses potes interviennent et que je fasse démonter par quatre ou cinq jeunes gars éméchés. Aujourd’hui, je me dis que pour moi, d’un coup, c’était devenu de l’ordre du possible de renverser la situation et que je voulais lui montrer comment c’était, de se sentir impuissant…
Même les mots s’y mettent. « Se sentir impuissant », c’est ridicule. On dirait que je voulais lui montrer qu’il pouvait pas avoir d’érection. C’est pas ça que je veux dire.

« Maman, si ça te fait pleurer tout le temps, de venir me voir, te sens pas obligée… Je sais que je suis pas dans mon état normal. Je t’en voudrai pas et il faut pas que tu t’en veuilles. Non, ce n’est pas ton rôle de mère. Tu as l’air fatiguée, maman. Tu arrives à dormir ? »

C’est compliqué… Moi, j’ai bien aimé être une fille, mais j’ai toujours trouvé ça compliqué, sauf que j’avais jamais vraiment pensé à pourquoi je trouvais ça compliqué.
Toute petite, c’était pas sorcier de remarquer qu’être une fille, c’est quand même moins bien vu qu’être un garçon. On est gentiment dissuadées de tout, sauf d’être jolies et obéissantes… Moi, j’ai toujours été plutôt docile, alors je faisais comme on me disait de faire. J’avais vraiment envie d’être princesse, plus tard, ça m’allait bien.
Puis surtout, à l’époque, je pensais que j’étais pas n’importe quelle fille.
Je me défendais pas mal aux billes. J’étais nulle à l’élastique, mais franchement, qu’est-ce qui compte le plus ? Sauter en rythme ou gagner des billes et ramener chez soi un sac de plus en plus lourd ? On savait bien, tous, que c’était ça qui était important : ramener chez soi le soir ce qu’on avait gagné dans la journée.
Je mettais des raclées à mes cousins quand on faisait des concours de bras de fer, j’étais fière, j’avais leur respect.
Et puis, il y a eu l’adolescence. Dopés à la testostérone, ils se sont mis à gagner et à en être tout fiers, alors que franchement, y avait rien qu’ils avaient fait pour mériter ça.
Pendant ce temps-là, on me regardait les seins, pour voir si ça poussait… OK, on se moquait des voix éraillées de mes cousins, mais une voix éraillée, ça n’a rien de sexuel, alors que des seins… Je pensais tout de suite à mes poils qui venaient en bas, aux règles que j’allais avoir, à tout ce que ça impliquait, à tous les trucs que j’allais devoir mettre à l’intérieur de moi : des tampons, le regard d’un gynéco, une bite… Ça n’existait pas du tout, avant, mon vagin et là, d’un coup, c’était plus fréquenté qu’une gare à la veille des vacances.
Avant, vous êtes totalement asexuée, vous jouez avec les garçons sans problème et d’un coup, tout le monde pense à votre vagin.
Mais toi, la fille, faut surtout pas que t’aies l’air d’y penser, c’est dangereux. C’est dangereux pour ton corps, c’est dangereux pour ta réputation, il va t’arriver des trucs, il faut pas. En même temps, on y pense pour toi et on te le rappelle, souvent, que tu as un vagin, là, une ouverture dans ton corps, faite pour qu’on y entre… Qu’on pénètre le château fort !
Et la princesse, en haut de sa tour, peut rien faire d’autre que de regarder les ennemis entrer dans son vagin.

Je peux pas raconter ça à ma mère, elle se croit déjà responsable de ce qui m’arrive, de ce qui est arrivé à ce gentil jeune homme, de ce qui arrive à cette autre maman, à ce papa, à ces jeunes qui ont perdu un ami à cause de sa fille… Elle porte tout ça, ma mère.
Je crois qu’elle me croirait folle ou qu’elle deviendrait folle. J’ai assez fait de dégâts comme ça. Alors je lui dis que ça se passe bien en thérapie, qu’un jour, je vais reprendre mes études, qu’elle est pas obligée de venir à chaque parloir.

Ma mère n’est pas venue. Je me sens seule, mais je suis fière d’elle. Je pense qu’elle va se sentir coupable, mais peut-être qu’un jour, elle ira mieux.

Le psy m’en a parlé. « Votre mère vient toujours vous voir ? »
Oh bah alors, quel hasard ! Justement, ma mère est pas venue pour la première fois depuis mon incarcération ! Connard…
J’ai assez peu parlé. J’ai insisté sur le fait que je comprenais que ma mère avait besoin de repos. Il a dit que c’était sûrement très dur aussi pour elle et aussi qu’il était nécessaire que je me réconcilie avec ma féminité. J’ai dit d’accord. Et merci aussi, je suppose.

Sérieusement, comment veut-il qu’on soit pas en conflit avec la féminité ?

Tout le temps, pour tenir sa place de fille, faut être jolie, mais pas jolie n’importe comment, attention ! Faut être jolie mince avec des formes et pas de poils et tant pis si dans la vraie vie, les filles, ça a des poils et de la cellulite et que ça fait pas toujours du 36 et que c’est pas toujours jolie comme ça. Tant pis si t’as un long nez, un gros cul, une vilaine peau ou des cheveux filasses. Les mecs, c’est chauve, c’est moche, c’est vieux, mais c’est pas pareil.
Et si t’es pas tout ça, t’es un pot à tabac, un boudin, un roquet, une moche, une gouine, une pauvre fille, une ratée. Et si t’es tout ça, t’es superficielle, pétasse, pute ou alors si t’as la classe, y a juste à attendre de te voir vieillir pour que ça aussi, ça soit fini pour toi. Puis de toute façon, tu vas moins gagner, moins progresser, rester en-dessous, histoire que tu gardes à l’esprit que t’es sous contrôle.
Il faut regarder tout ça avec calme, avec recul… Ecouter des blagues misogynes en riant poliment, ne pas le prendre personnellement, surtout, ne pas se sentir concernée, même. Mais comment faire ? Comment faire pour pas se sentir concernée ? Expliquez-moi comment je dois faire.

A mon avis, et je vous dis ça avec mes trois cachetons quotidiens et je vous emmerde, c’est ça qui rend folle. Il faudrait qu’on agisse comme si on n’avait pas de vagin, alors que toute la société nous rappelle en permanence qu’on a un vagin qui est comme une porte d’accès, à tout le monde.
Entrez, c’est ouvert ! Les filles sont ouvertes !
Il y a des moments, je me sens comme une impasse dans laquelle n’importe quel type peut aller se soulager.

Plus j’y pense, plus je me dis que c’est pas moi qui suis dingue. Et que les choses ont commencé à aller mal pour moi bien avant ce concert.
OK, c’est pas de bol pour ce jeune type qui est mort, mais franchement, c’est pas de bol pour tellement de femmes tout le temps, partout. Si je me souviens bien, ses copains, au type, ils ont trouvé ça super drôle de me voir paniquer et pas réussir à éloigner leur copain. Mais ça n’a empêché personne de les croire quand ils sont venus dire à quel point leur copain était un mec bien et gentil. Comme eux. Ils étaient juste des jeunes mecs bien… des mecs normaux… Simplement, ça les faisait rire que je panique et que je sache plus quoi faire, c’est normal, c’est comme ça que les mecs normaux s’amusent avec les filles normales.

Tu me crois pas ? Tu trouves que j’exagère ?
Regarde, toutes les meufs qui sont enfermées ici sont là à cause d’un mec… Je suis pas sûre que ce soit la même dans une prison pour hommes. Et tu sais quoi ? On est toutes des filles normales. Faut faire gaffe, avec les filles normales.”

IEP, soirées étudiantes, Osez le féminisme et sexisme

[Cet article a été édité vendredi 25 janvier à 14.40]

Depuis hier soir, mon Facebook est secoué par une petite tempête. L’association Osez Le Féminisme (OLF) a adressé un article-lettre au directeur de l’Institut d’Études Politiques de Toulouse (IEP) pour protester contre l’organisation d’une soirée par le Bureau Des Sports (BDS) dont le thème était “Plombiers VS chaudières”.

Que les choses soient claires, je ne suis vraiment pas d’accord avec OLF la plupart du temps. L’asso a tendance à être exagérément putophobe et misérabiliste envers les travailleurs-euses du sexe et à prendre des positions politiques qui me fatiguent. Mais ce débat spécifique a l’avantage de mettre en lumière plusieurs choses dont j’aimerais parler à propos de l’IEP, de ses structures de socialisation, des rapports de sexe dans l’institution entre étudiant-e-s, etc.

OLF proteste surtout contre le texte et la photo de l’évènement publié sur Facebook. Les organisateurs invitent les hommes participant à la soirée à être des “plombiers” décrassant les “chaudières” des femmes (le tout avec liens vers des pages de porn : le lien “le modèle portugais” renvoie à une page perso d’une personne qui se décrit comme “femme d’origine portugaise” avec référence au cliché sur la pilosité, etc.).

Capture d'écran de l'évènement Facebook organisé par le BDS de l'IEP Toulouse

En soi, le procédé n’est pas surprenant. Je sors d’un cursus universitaire complet de l’IEP Toulouse et il y a eu des soirées et des évènements bien pires en termes de sexisme.

Je pense d’ailleurs que l’IEP n’est pas la pire école française là-dessus. De ce que j’entends des soirées et des bizutages de Médecine, Pharma ou des écoles de commerce, ce que les gens font à l’IEP reste relativement soft.

Institutionnellement, l’IEP est même relativement en pointe sur les questions de genre ; de ce que j’en connais, l’IEP Toulouse est d’ailleurs le seul en France à proposer une formation (que j’ai suivie) aux Gender Studies. On a même eu droit à une demie-heure de cours en deuxième année sur le concept de “queer theory”.

Ceci dit, je reste assez choquée par les réactions Facebook des IEPiens sur le sujet. Je connais la plupart des personnes de l’IEP qui ont participé au débat et j’ai pu lire des choses effarantes de la part de personnes que je pensais un peu plus fines : ci-dessous, une personne qui clame l’existence d’un groupuscule empêchant de parler qui que ce soit, mais surtout lui (en même temps, il a apparemment décidé qu’il pouvait, étant un mec, blanc, hétéro, parler à la place de tout le monde, et je comprends bien que s’il a été remis à sa place une paire de fois, ça a dû le vexer).

Commentaire Facebook

Un commentaire sur la photo du dessus

Dans la catégorie anti-féministe, j’ai aussi pu lire une déferlante de commentaire (surtout de mecs d’ailleurs, bizarre) expliquant aux féministes qu’elles se trompaient de combat, qu’elles feraient mieux de lutter pour des “vraies”causes, que le féminisme c’était pas ce qu’elles croyaient, que de toute façon les féministes étaient hystériques, etc, etc (j’ai un peu la flemme de récapituler tous les propos anti-féministes, c’est un peu toujours les mêmes) :

sexismeiep2J’ai un peu envie de répondre à ça par cette citation : “ Je n’ai jamais réussi à définir le féminisme. Tout ce que je sais, c’est que les gens me traitent de féministe chaque fois que mon comportement ne permet plus de me confondre avec un paillasson” (Rebecca West).

Quelque part j’ai l’impression que c’est un peu ça, les personnes qui sont très fâchées avec “les féministes” sont en général des mecs qui n’en ont pas croisé beaucoup dans leur vie, ou alors des mecs qui sont tout fâchés qu’on remette en cause leur pouvoir de parler au nom de toutes et tous quelles que soient les situations, et de dominer le monde grâce à leur sacro-saint humour :

Commentaire débat Facebook IEP-OLF

Ou peut-être que t’as juste un humour raciste, sexiste, ou antisémite. Ou peut-être juste un humour de merde.

À lire absolument, cet article d’un sociologue qui explique en quoi l’humour est un marqueur de différenciation sociale et de domination (eh non ! l’humour n’est pas neutre !). Merci à GlamourPuke pour le lien !

Pour entrer dans le vif de mon propos, les réactions en général ont été pour les IEPiens, de ce que j’en ai vu, de faire bloc pour défendre l’IEP contre l’attaque venant de l’extérieur. Ce qui peut se comprendre quand on connaît la façon dont les étudiants de l’IEP se socialisent pendant leur scolarité : arrivant dans une ville qu’on ne connaît pas, les (presque) seules façons de rencontrer du monde sont par les soirées de l’IEP, la semaine d’intégration, le week-end d’intégration, les soirées du Bureau Des Étudiants. La structure de ces institutions garantit que les codes en soient perpétués. Ce sont les étudiants de deuxième année (2A) qui bizutent les nouveaux venus, qui leur transmettent les façons de faire, les attitudes, au cours de la semaine d’intégration et du WEI. Les Première Année prennent la relève du BDE et du BDS en mars de chaque année, et continuent à leur tour l’expression des codes en question.

Ces évènements construisent des socialisations qui se perpétuent pendant la suite de la scolarité ; les groupes affinitaires constituent souvent des associations par la suite (groupes d’amis qui “reprennent” le BDE, le BDS, les diverses associations étudiantes).

Les promos sont assez petites, elles dépassent rarement les 200 personnes. Virtuellement tout le monde se connaît, au moins de vue. Tout ça contribue à construire une culture d’école relativmeent soudée et solidaire qui fait qu’on a généralement tendance à prendre la défense de l’IEP envers et contre tout, même si les étudiants ne sont en interne pas tendres avec la direction, les profs ou les autres étudiants.

La culture d’école peut expliquer l’usage du “second degré” qui a été avancé par les défenseurs de l’IEP dans la polémique sur Facebook : effectivement, tout le monde se connaît, on sait bien que c’est le “rôle” du BDS de jouer les gros beaufs et de faire des soirées un peu crados. D’où le thème de la soirée “Plombiers vs chaudières” (et je le répète, il y en a eu de pires).

Finalement ça ne me gêne pas tant que ça dans la mesure où ce genre de soirées est en quelque sorte un “private joke” entre IEPiens, du genre “nous, les organisateurs, on sait que vous savez qu’en fait c’est une blague, du coup, les gros stéréotypes ne marchent pas, puisque c’est de l’humour”. (Pour une analyse approfondie du retrosexism, je vous renvoie à l’excellente vidéo d’Anita Sarkeesian pour Feminist Frequency ici.)

Mais finalement ça mérite de se pencher là-dessus un peu. Utiliser des stéréotypes extrêmement sexistes pour vendre une soirée, même en se disant que comme on le fait avec humour, ça les désactive, est-ce que ce n’est pas un peu les valider ? Est-ce qu’il y a vraiment un travail de déconstruction derrière ? Je ne pense pas, je ne l’ai jamais vu à l’IEP. Les personnes qui organisent ces soirées n’ont pas vraiment l’air de réfléchir aux représentations qu’elles véhiculent. Ça relève plutôt du “ça va, on est entre nous”, voire même du “si t’as pas assez de second degré pour comprendre que c’est une blague, tu n’as pas ta place parmi nous”. C’est d’ailleurs comme ça que se perpétue le mythe de la féministe chieuse qui passe son temps à empêcher tout le monde de danser en rond (ou du gentil garçon trop coincé pour être cool) : pourquoi on remettrait en cause quelque chose qui fait consensus, à part pour embêter le peuple, je vous le demande un peu ?

Je pense que ça fait partie des raisons pour lesquelles personne n’a l’idée de questionner ces choses-là. Je ne dis pas que la pression sociale est atroce et écrasante toujours et partout à l’IEP : il y a vraiment beaucoup de gens intelligents, prêts à discuter, posés et ouvert à l’IEP, j’ai pu le constater tout au long de ma scolarité. Je dis que ça peut jouer de temps en temps.

Par contre, il y a de la pression sociale, de façon évidente, sur les filles, à l’IEP. Je ne peux pas parler de la pression sociale sur les mecs, je ne dis pas qu’il n’y en a pas non plus, mais je ne suis pas un mec, alors je préfère laisser les concernés prendre la parole en commentaires. Il y a de la pression sur les comportements. Pas une pression énorme, du style “si tu ne viens pas à cette soirée, plus personne ne sera ton/ta pote”, mais une pression quand même. Il faut être vu-e (les albums photos des events Facebook sont assez importants dans la socialisation e les échanges). Il faut boire, sinon tu es coincé-e. Mais pas trop, sinon c’est crade… quoique certaines filles (j’en ai été) se placent dans une sorte de compétition pour aller “aussi loin que les mecs” même si c’est rarement exprimé comme ça. Pour être la plus extrême, crier les slogans les plus sales, boire autant/plus que les mecs, coucher autant que les mecs. C’est une position qui met à part, mais c’est une position quand même.

Il faut avoir des copines, aller en soirée, danser, être à l’aise avec son corps, s’habiller relativement sexy, savoir draguer. Plus la pression pour ne pas avoir l’air “pauvre” ou “ringarde”. C’est quelque chose que j’ai pas mal ressenti (ça a été dur pour moi d’arriver d’une famille pas super à l’aise financièrement et de se retrouver en soirée avec des personnes que ça ne gêne pas de dépenser soixante euros d’alcool en deux heures. Mais ce n’est évidemment pas une pression que je pense spécifique aux filles, je pense que beaucoup d’étudiant-e-s boursiers-ères ont pu ressentir ça à un moment).

Bien sûr, toutes les institutions ont des rites de passage spécifiques. Bien sûr, on vit dans un monde machiste, qui ne cesse de faire violence aux femmes. Évidemment, l’IEP n’est pas en-dehors du monde, donc les personnes qui s’y trouvent répliquent des structures sexistes préexistantes sans forcément y penser et sans forcément les déconstruire.

Mais ça ne m’empêche pas d’être atterrée de la complaisance avec laquelle les diverses promos que j’ai pu observer regardent les horreurs qui peuvent s’y passer.

Les soirées de l’IEP, comme les soirées de la semaine d’intégration, les soirées du BDE etc, sont violentes. Notamment par l’abondance d’alcool qui s’y trouve et par le silence collectif qui les entoure en cas de violences faites aux femmes, qu’elles soient “graves” ou pas.

Tout le monde sait que certains hommes ont tendance à avoir des comportements qui dépassent les bornes en soirée à l’IEP. Pour ma part, j’ai seulement fait les soirées de l’IEP en première et un peu en deuxième année, puis j’ai abandonné ; je ne peux parler que de cette période, mais je ne doute pas que ces comportements se reproduisent dans d’autres promotions. Mais rien que dans cette période, j’ai assisté à des choses qui me font rétrospectivement frémir, être en colère, et m’interroger : pourquoi tout le monde considère ces comportements comme normaux ? Pourquoi personne n’en parle ? Pourquoi personne ne met le mot de violence là-dessus ?

C’est arrivé de nombreuses fois que des mecs bourrés se mettent complètement à poil, comme ça, “pour rigoler”, et le restent pendant quelques minutes, potentiellement en se frottant à des personnes non consentantes, imposant leur nudité et leur bite à toutes les personnes présentes dans la salle. Violence faite aux femmes ? Oui.

C’est arrivé qu’un mec me sorte, en plein TD de droit, à propos d’un autre mec et avec un rire bien gras “Hé, il est super excité celui-là parce que c’est un gros puceau, tu veux pas le sucer pour le calmer ?”. Violence faite aux femmes ? Oui.

C’est arrivé que des mecs ramènent chez eux pour baiser des filles tellement bourrées qu’elles n’étaient absolument pas en état de donner leur consentement. Baiser avec quelqu’un qui est inconscient, ça s’appelle un viol, remember ? C’est arrivé à des copines. Ça m’est arrivé. Toi qui lis cet article, si tu es un mec, tu l’as peut-être fait. Pourquoi on ne met pas le mot de viol dessus ? Pourquoi on n’en parle même pas ? Parce qu’on a honte d’avoir été trop bourrée ? Parce que personne ne nous écoutera ? [EDIT : ici, un petit texte qui parle de consentement et des questions à se poser pour réfléchir à nos comportements sociaux et sexuels, aux rapports de “séduction”, etc ]

C’est arrivé que des mecs bourrés au-delà du possible demandent en série à des filles si elles voulaient pas par hasard “faire un plan à trois”, en les considérant vraiment comme des morceaux de viande baisable. Violence faite aux femmes ? Oui.

Ça arrive tout le temps, ce rite appelé “la danse du Limousin” où un groupe de gens se met à chanter une chanson qui appelle une personne précise à enlever un par un tous ses vêtements (Machine va nous danser, la danse du limousin, le limousin a dit, enlève ton tshirt, enlève tes chaussures, enlève ton soutif, etc, etc) sous les applaudissements de la foule. Dans la mesure où c’est un rite qui s’applique autant aux garçons qu’aux filles et où (je dois le reconnaître) personne n’est OBLIGÉ de le faire (on perd des points de cool si on refuse mais on n’est pas automatiquement considérée comme une grosse frigide), violence faite aux femmes ? Oui quand même, violence faite aux corps, aux timidités, aux représentations.

Ça arrive, au CRIT (le rassemblement sportif qui oppose tous les IEP de France une fois par an), les slogans qui servent à affirmer la primauté de son IEP sur les autres : Mon Airbus dans ton anus ! (ou comment utiliser l’image du mec pénétré comme une image profondément dégradante, tu es pénétré par moi donc tu m’es inférieur ), “Suce après la sodomie” et autres.

Ça arrive, le rite qui consiste à gagner des points de cool (et de salope en même temps) quand tu baises ou chopes un mec de chaque IEP assistant au CRIT. Quand les sports féminins sont l’annexe en moins bien des sports masculins dans des matchs que personne ne va voir.

C’est permanent, quand le spectacle des pompom girls où des équipes de filles avec quelquefois deux ou trois garçons dedans dansent à tour de rôle ; pas une grosse, pas une handicapée, très peu de personnes racisées, tout le monde en mini-tenue ; quand tu arrives sur scène (je sais, j’y étais) trois ou quatre mille personnes se mettent à hurler des “salopes !”, “on va vous baiser grosses chiennes !” en agitant des godes devant ton nez de malheureuse qui essaie juste de danser. Violence faite aux femmes ? Oui.

Ces comportements ne sont pas le fait de “quelques dérapages”, de “quelques mecs qui dépassent les bornes”. Ce sont des violences permanentes, chevillées aux relations sociales entre étudiants à l’intérieur de l’IEP, imprimées dans les évènements de tous les jours, par petites touches. Ce sont des choses imprimées dans nos consciences, qui relèvent tellement de la banalité que j’ai vu plein de filles défendre l’IEP dans ce débat en utilisant les mêmes arguments que les mecs : “c’est de l’humour”, “c’est du second degré”, ou encore “vous les féministes, vous nous emmerdez à être extrémistes comme ça”. Voire en s’inquiétant de la réputation de l’IEP après ce buzz.

Mais ce sont quand même des violences quotidiennes, déguisées sous l’apparence de l’humour et de la fête. Je me demande toujours pourquoi on n’en parle pas. Je me demande toujors pourquoi ça nous paraît normal.

Quand quelqu’un dit  que les femmes devraient se comporter et s’habiller “de façon adaptée” pour ne pas être violées, tous les hommes devraient être très en colère.

Ça sous-entend que les hommes ne sont pas capables de se contrôler. Que leur sexualité est si primaire qu’il est impossible pour eux de se balader dans la rue sans violer quelqu’un, parce que ça obéit à des pulsions qui sont “plus fortes qu’eux”. Qu’on doit adopter certains comportements, attitudes et styles vestimentaires pour essayer que, peut-ête, ils ne violent personne.

Ça veut dire qu’on considère que tous les hommes sont, à l’état naturel, des violeurs.