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Indélébile

La première fois c’était en Argentine. J’avais vingt ans et j’étais dans la dépression la plus profonde de ma vie. Il fallait que je fasse quelque chose et je vivais avec un tattoo freak. Je l’ai accompagné à plusieurs séances. Je me suis habituée au bruit. Je l’ai vu devenir vert, des fois. Son intériorité avec les traits sur sa peau. Et l’odeur bizarre de l’encre et du sang.
Et puis Copinette s’est fait faire un truc sur le pied aussi et j’avais vu sa pâleur en sortant de la salle. Elle avait mal.
Et puis il y avait ce dessin que je faisais sur mes cahiers depuis le CM1, ce truc qui m’obsédait depuis que j’avais repris l’avion pour venir vivre en Argentine. Que je dessinais encore tout le temps. Alors je l’ai refait, je l’ai colorié. Je suis allée voir Lucho-le-tatoueur à son cabinet. On a photocopié-transféré. J’avais mal au ventre. Je voulais et j’avais peur. L’inconnu dans le milieu du bide, dense. Il m’a dit “on commence ?”. J’ai dit “oui”. Je me souviens de la douleur, acide-brûlante. Du tattoo-freak qui prenait des photos. Je me souviens de Copinette qui me serrait la main très fort.

La deuxième fois c’était en haut d’une montagne. Il faisait froid même si c’était en août. La machine vibrait super fort et j’avais l’impression que Mag me découpait le bras à la scie sauteuse. Elle allait lentement et je savais pas si je regretterais ou pas. Il y avait des gens qui passaient et qui regardaient de temps en temps. Il y avait Bilou qui allait se faire tatouer “on s’en fou” le jour suivant. C’était à côté d’un piano et je voulais que ce dessin soit marrant. Je voulais qu’il fasse peur en même temps, et c’est ce que j’ai eu. Pour me dire que des fois les trucs qui font peur c’est marrant et ça peut être mignon aussi. Il y avait des gens qui passaient à côté pour regarder et le bruit remplissait tout en couvrant le vent du dehors et la nuit qui tombait sur l’été.

La troisième fois c’était à Dijon. C’était une idée d’un truc que je voulais naïf et DIY tatoué à l’aiguille dans un hangar, avec de l’encre dans un caps de bière, un petit dessin dans un coin un peu comme un post-it de peau. J’en avais juste parlé à deux personnes la veille et puis il y a ce grand type à casquette qui a surgi devant moi en disant “Hey, je t’ai entendue parler de ça hier, alors j’ai fait un dessin, regarde”. J’ai un peu pinaillé sur le dessin et j’ai dit d’accord. Sur les côtes. “On y va alors ?”. J’ai entendu le bzzz de la machine et mon propre grognement avant de sentir la douleur. Il faisait attention à piquer doucement. Il y avait trois tatoueurs autour qui faisaient d’autres trucs sur d’autres gens. Du jazz en fond et le bruit des machines dans mes oreilles. La vibration brûlante sur mes côtes. Inspire en comptant jusqu’à 4, expire en comptant jusqu’à 7. Mon regard fixé sur les poutres du plafond. Max qui me grattouille la tête en passant. L’odeur du sang et de l’encre encore avec la vaseline. Le papier sopalin pour essuyer sur la peau ouverte. Gants noirs. Je serre les dents et je respire. Je douille. J’attrappe des regards, je desserre les dents.

Au moment où les antidouleurs du corps me dévissent la tête, une putain de sensation de puissance. Mon corps est à moi, je suis en train de mettre de l’encre dedans et elle va rester. C’est ce que je suis, et bizarrement cette phrase tombe en anglais, this is what I am, bloc de refus, bloc de négation de ce qu’on veut m’imposer, bloc d’affirmation de ce que je suis, indélébile. “On en est où ?” “-Je fais les remplissages”. Peut-être encore dix minutes. La douceur du regard qui tient la machine. Tout est un peu plus frais et je claque des dents. Quelqu’un m’apporte du jus d’orange. Entourée de gens qui comprennent,  qui douillent sous les aiguilles, d’autres qui regardent, d’autres qui sont de l’autre côté dans une transe d’encre et de dessins. Je ne regretterai jamais.

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Amour.

Je l’aime, je l’aime, je l’aime.

On se balade tous les deux en se touchant tout le temps. Il a un corps doux et ferme. Il est extrêmement élégant. Quand j’ai envie de ralentir le rythme, je me penche un peu sur lui et on fait ça ensemble, sensuellement. Quand je veux faire quelque chose de nouveau, il est partant. J’aime passer mes doigts sur lui et le caresser. On a des projets. Je l’emmènerai partout. Je prendrai soin de lui. Je lui donnerai tout mon amour. On partira loin et on reviendra peut-être jamais. On verra des trucs fous.

On s’est rencontrés hier. Je l’ai vu comme dans un flash, il était beau. J’ai rougi, mon coeur s’est mis à faire cloc cloc tout bizarre, j’ai eu très chaud tout d’un coup. Je me suis approchée en tremblant, les mains qui partaient dans tous les sens. Le monsieur qui le vendait m’a dit “Il a fait deux fois le tour du monde, vous savez.”. J’ai dit “Je prends”. Je lui ai filé deux billets et je suis partie en croyant pas ma chance, une main sur la selle, une main sur le guidon.

Ce matin j’ai regonflé les pneus, réglé la selle pile à la bonne hauteur, vérifié les freins, fait des essais sur les vitesses. Tout était parfait. Il a ce ronronnement caractéristique des machines bien entretenues. Le caouchouc qui épouse le bitume de façon fluide, le petit clic de la chaîne quand elle change de position, le bruit presque imperceptible des freins qui arrêtent net la vitesse. Il est tellement léger que je peux le ramener dans ma chambre en le portant d’une seule main.

Après j’ai fait un tour dans le quartier. Il faisait soleil et je galérais à m’adapter au guidon plus bas que ce dont j’ai l’habitude. J’ai fait toutes les petites rues et ma tête était de la vapeur. Je souriais aux passants et aux automobilistes. Du jamais vu.

Je l’aime.

Relou.

Il est environ dix-huit heures. J’ai passé la journée à faire des papiers administratifs chiants. Je me balade dans Toulouse. Il fait soleil.

Sur moi, j’ai : un jean, un t-shirt noir, des baskets grises, un iPod avec un casque violet. J’exude probablement la normalité et je m’en fous. Je marche en écoutant du hip-hop et je réfléchis à des trucs en clignant des yeux dans le soleil. De façon complètement paisible, vivante, respirante, coeur qui bat, muscles qui marchent, je me sens si bien que je me mettrais presque à courir ou à danser ou un mélange des deux ; c’est un moment de paix dont je suspecte que je vais pas en avoir des masses cette année, alors je savoure.

Je me fais mater et je crois que, toute à mon soleil et au beat, je m’en fous. Je me fais aborder. Les deux premiers mecs, j’ai fait semblant de pas voir, genre je m’en fous j’écoute mon truc qui parle de rage et de bonheur et tu vas pas déranger ma paix intérieure.

Le troisième se met carrément en-travers de ma route et je le vois remuer les lèvres sans entendre ce qu’il dit. Je retire à moitié mon casque et je fais “Quoi ?”. Ambiance tu me déranges mais peut-être que ça passe au final. J’entends “Ça va ? -Ouais.  -Ça va bien ? -Tu viens de me poser la question. -Hé tu viens boire un café chez moi ? -Heu quoi ? -Ben j’sais pas t’es belle tu me plais viens quoi”.

Il y a eu une sorte d’explosion dans ma tête. Ce mec, c’est lui, c’est d’autres, c’est les relous en 4×4 quand je suis à vélo pour aller en cours le matin qui klaxonnent parce que j’ai le malheur de bloquer leur chemin, c’est les mecs qui me lancent “Hé salope, tu suces ?” quand je vais acheter du tabac à cinquante mètres de chez moi, c’est le mec qui m’attrappe le cul alors que je bois un verre avec des potes dans un bar, c’est le mec qui essaie de me coller contre un mur dans ce même bar en me répétant le même argument : “Mais t’es trop belle ! “. Du coup, l’explosion prend la forme verbale d’une gradation du plus bel effet, qui peut se transcrire environ ainsi : “Mais…. tu veux pas me foutre la paix, en fait ? Pourquoi tu te permets de m’aborder comme ça dans la rue juste parce que tu me trouves belle, alors que je suis clairement en train d’écouter de la musique ? Tu me prends pour un steak, là ? Ça t’est pas venu à l’esprit que je pouvais ne pas avoir envie que tu me parles, ou m’en cogner de ton opinion sur mon physique ? J’ai l’air disponible, là ? Genre je t’ai envoyé des signaux qui disent que j’ai envie de te parler ? Genre en fait je suis une meuf donc t’as le droit de venir me faire chier dans la rue, c’est ça ? Putain mais BOUFFE TES COUILLES, CONNARD !’.

Il faut s’imaginer la gradation parfaite, du ton à peu près normal mais un peu soûlé au hurlement public qui fait se retourner la maman qui ramène ses enfants de la garderie. Il faut s’imaginer le contexte où j’en ai vraiment marre de me faire emmerder dans la rue, que mes copines se fassent emmerder dans la rue, et que tout le monde trouve ça normal.

Il faut surtout s’imaginer la petite mamie de soixante-cinq ans qui vient me voir ensuite et qui me parle pendant vingt minutes (je n’invente rien) en me disant “Oh mais quand même, vous avez été méchante avec lui, vous avez dû le vexer… Il faut comprendre, c’est un compliment, qu’on vous trouve jolie. Vous le regretterez, quand vous aurez mon âge et que plus personne ne vous trouvera jolie”. Et moi d’expliquer. Vous trouvez ça normal que je me fasse emmerder tous les jours quand je sors de chez moi ? Vous trouvez ça normal que toutes les filles de quinze à quarante ans tiennent compte de cette menace-là ? Il faudrait que je fasse comme si j’entendais rien ou que je sois gentille avec lui par peur de le “vexer” ? Et puis je suis pas d’accord avec vous, je ne suis pas une enveloppe physique jolie ou moche, et je ne veux pas être définie par ça ; j’en ai marre que ça entre en ligne de compte avant la personne que je suis, mes capacités intellectuelles ou professionnelles, ma volonté personnelle sur ma manière d’entrer en relation avec les gens qui m’entourent. Mon identité est pas définie par le fait que j’ai des seins et que j’aie vingt ans, je suis quand même un peu plus que ça ! Je voudrais juste qu’on me laisse tranquille quand je me balade dans la rue, merde à la fin !

J’allais écrire que je sais pas trop quoi en penser, mais en fait, si. Depuis quelques mois, c’est tolérance zéro. Le premier qui m’emmerde, je lui crie dessus jusqu’à ce qu’il se casse. La majorité des relous n’a même pas envisagé que la fille-cible puisse ne pas être d’accord ; au moindre cri, il se casse en courant, tout penaud. C’est très amusant. J’ai pas envie d’être gentille, j’ai pas envie d’être dans le rôle de la fille qui explique gentiment au gars qu’il est relou et pourquoi c’est pas trop choupi de faire chier les meufs dans la rue ou ailleurs.

Je veux pas faire de généralité ni dire à qui que ce soit quoi faire. Mais si tu es un mec, tu n’as peut-être pas conscience de ce problème : les filles, en ville, se font emmerder en permanence, et pour la plupart de celles que je connais, c’est source d’une grande souffrance, peur, rasage de murs, changement de la façon se s’habiller et de se percevoir, etc. Si tu es une fille, je peux partager mon opinion et mon expérience avec toi et te dire que quelque soit ton âge ou ton apparence, tu as la capacité de prendre conscience que cette situation n’est pas normale, la capacité et le droit de te sentir en colère par rapport à ça, et mon soutien et mon amitié quand tu balances une remarque bien sentie au relou qui s’autorise à te soûler ou que tu te défends physiquement face à une situation d’agression.

Voyage voyage, plus loin que la nuit et le jouuuuur…

Entre deux heures où je fais semblant d’apprendre comment se redéploie la puissance publique (dans la douleur et les cris, apparemment), je retranscris ici un texte trouvé dans un fanzine lui-même trouvé dans une caisse*. La caisse je l’ai trouvée dans une péniche et la péniche sur la Garonne, c’était dans un concert de surf-punk qui se situait environ à six heures de sommeil de mon oral d’anglais, mais ça valait le coup. Juste pour voir Copinette secouer ses cheveux dans tous les sens comme une sorte de Marilyn Manson en jean moulant.

Donc ce texte parle de voyage et je pense que ça peut toucher pas mal des gens qui lisent ce blog. Je suis pas forcément d’accord avec tout ce qui est dit ou la manière dont c’est formulé mais il me semble que ça peut nous fournir de quoi cogiter un peu, nous qui avons la carte bleue, la bonne couleur de peau et surtout la bonne conscience.

“Encore un été à suffoquer à Grenoble. Certain-e-s vont partir au Mexique ou au Portugal, d’autres vont partir en Californie, en Norvège ou au Chili. Pendant au moins deux mois, l’activité politique dans ma ville est ralentie, sinon arrêtée (enfin ça déend des quartiers). Et moi je suis là, au 6ème étage des Pervenches, volontairement scotché entre les montagnes, à ruminer tout ça… Le plus loin que je vais aller cet été, c’est la Meuse pour le Hippiepest. Et le plus loins où je sois allé dans ma vie, c’est la Guyane, département colonial de notre beau pays, en donnant 900 euros à Air France pour rester deux semaines. Très naze et très bien à la fois. J’ai pas envie de “voyager”. Dans les lignes qui suivent, je vous inflige donc quelques ronchonnades argumentées.

Mais… quoi ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’on entend par “voyager” ? C’est clair qu’entre sillonner le Poitou-Charentes en stop et prendre l’avion pour aller skier dans la neige artificielle de Dubaï, il y a un gouffre. N’empêche que de nos jours, “voyager” fait le plus souvent référence à un déplacement rapide, voire ultra-rapide, et pour le coup ultra-polluant. Une sorte de téléportation, durant laquelle les paysages défilent si vite que, le nez collé à la vitre, on en oublie les hectolitres de kérozène ou le nombre d’ouvrier-e-s qui ont construit l’autoroute. Tout juste si on a le temps de voir les changements dans les paysages. T’as déjà fait la sieste dans le TGV ? Tu fermes les yeux à Marne-La-Vallée et tu les rouvres en plein coeur de la Provence. Et je parle même pas de l’avion. Y’a un côté instantané dans cette manière de se déplacer qui me dérange bien plus que tous les décalages horaires.

Mais… qui ?

Mais au fait, qui t’es pour pouvoir te permettre d’aller où tu veux sur la planète sans emmerdes ? Un-e habitant-e d’un pays riche, avec sûrement la bonne couleur de peau, un compte en banque solvable, des papiers qui plaisent aux douaniers, et un capital culturel qui te rend assez culotté pour prétendre chercher à rencontrer “l’autre” et ses “différences”. Sinon tu “voyagerais” pas, tu “migrerais”, c’est souvent moins confort. Les “autres”, celles et ceux qui ne voyagent pas, c’est-à-dire la majorité de la population mondiale, sont condamné-e-s à servir de figurants pour des excursions pittoresques de Club Med. Et la mode des voyages éthiques-bio avec vraies rencontres de la vraie population ne fait qu’aggraver ça. Une bonne part de la propagande des agences de voyages consiste d’ailleurs à nous faire croire que la mobilité est partagée par tout-e-s, qu’on ne fait finalement que créer des liens entre individu-e-s politiquement égaux. Comme dans cette affiche pour un vendeur de séjours tout compris où on voyait deux personnages de dos, un homme d’affaires et un touareg, l’un dans un quartier d’affaires et l’autre au milieu du désert, tous deux reliés par un ruban rouge reprenant le logo de l’agence de voyages. Connerie ignoble. Qui a le pouvoir d’aller serrer la main de l’autre et de rentrer chez lui quelques jours après ? Quels rapports peut-on crér avec des gens qu’on aborde à peine et qu’on prend en photo sur un autre continent alors qu’on fuit les conversations avec nos voisins ?  Je ne peux pas m’empêcher de penser que le “voyage” n’est que la continuation de la colonisation. Comment peut-on “voyager” en Afrique en étant blanc et riche ? J’ai eu de longues dicussions avec un très bon pote à ce sujet, mais pour moi ça reste impossible. Le voyage reste une forme d’appropriation.

Mais… pourquoi ?

Pourquoi cette envie, voire ce “besoin” de voyager ? Souvent, j’entends parler de “dépaysement total” voire de “changer d’air” (encore une fois, merde, qui a le pouvoir de “changer d’air” tranquilou…). On voyage souvent pour son plaisir personnel, pour se faire du bien, se maintenir en bonne santé psychologique. Autrement dit pour fuir, même momentanément, une réalité considérée comme trop dure à supporter. Bon, ok, des fois c’est aussi pour “voir”, pour “apprendre”, et effectivement des fois c’est pas mal d’allr voir ailleurs, ça peut rendre moins con. N’empêche que je pense que tout notre imaginaire autour du voyage a été nourri à la fois par ces histoires d’aventuriers, d’explorateurs qui n’étaient autres que des colons de merde, et aussi par tout le côté Jack Kerouac, je voyage trop à l’arrache mais avec ma carte bleue pas loin (je le sais, je l’ai fait). Il y a une dimension complètement romancée là-dedans, comment dire… En gros pour arrêter de tourner autour du pot, je pense que le “voyage” dans toutes les réalités que ça peut recouvrir de la plus réfléchie à la plus conne, fait partie des grands mythes de notre société. Une idée qui flotte dans l’air, évidente, que personne n’irait remettre en cause : voyager c’est bien. Et alors je pense que c’est carrément un des fondements du  stade néo-libéral du capitalisme (ouhlà). Le nomadisme généralisé (pour la minorité qui peut se le permettre s’entend) permet de ne s’ancrer nulle part, de picorer de-ci de-là sans trop s’engager, y compris si “ci” et “là” sont séparés par des milliers de kilomètres. Une somme d’individu-e-s standards se déplaçant hyper rapidement et selon son bon vouloir, capables d'”aimer” un pay, une région, une ville, un quartier, et de prétendre les comprendre en quelques mois avant de se barrer vers de nouvelles aventures, ailleurs. On consomme les gen-t-es et les lieux à l’échelle de la planète, bien peinard-e-s… Ouiiiiii je sais, c’est plus fin que ça en vrai, et certains points mériteraient qu’on les développe pendant des heures, mais comm j’ai choisi de faire des fanzines plutôt que des essais de sociologie, vous m’en voudrez pas, hein ?  Par ailleurs, si vous voulez lire des trucs chouettes et mieux dits sur la question, procurez-vous le bouquin “Divertir pour dominer, la culture de masse contre les peuples” (dossiers de la revue Offensive, aux éditions L’échappée, notamment le chapitre “L’horreur touristique, le management de la planète”.”

Voilà. C’est le texte dans son intégralité et je me suis un peu retrouvée dans le propos. C’est effectivement une expérience enrichissante de voyager, mon propos à moi n’est pas de contester tout ça. L’histoire, c’est de penser à la signification profonde de tout ça. Je suis allée au Maroc et j’ai vraiment aimé. Mais pourquoi j’ai aimé ? À part pour le petit frisson de dépaysement et le tajine végétarien… J’ai dormi sous des tentes, j’ai admiré des trucs, j’ai appris quelques mots. Et j’ai partagé mon enthousiasme de tout ça avec d’autres Blancs européens qui comme moi avaient le luxe d’être venus en avion, d’avoir payé ce qui représente un mois de salaire pour ça, d’avoir le temps de voyager, de se payer l”insolence, comme dit la personne qui a écrit ce texte, d’avoir peur de parler à ses voisins mais de vouloir l’altérité d’un “autre” parce que cet “autre” se déplace à dos de chameau et qu’on trouve ça exotique…

Des fois c’est normal, d’avoir envie de changer d’air. Je crois que ça arrive à tout le monde périodiquement. Mais au lieu de vouloir fuir ma vie pendant quelques semaines, je trouve ça plus pertinent d’essayer de faire qu’elle ressemble à ce que j’aime, plutôt que de parcourir des milliers de kilomètres pour me fabriquer des souvenirs que j’évoquerai quand “ça va pas” une fois de retour dans ma vie normale en France.

Du coup je comprends l’homme à la moustache. Ne se déplacer qu’en vélo, ça permet de le faire à la force de ses cuisses (sans pétrole donc) et de voir passer le paysage. Il y a tellement de choses à voir déjà ici ou à deux cent kilomètres.

*NB : Le zine s’appelle Impression(s) et c’était le numéro 3. Si vous voulez lire le reste de ce qu’il y a dedans, vous pouvez :

a) passer chez moi le lire

b) passer au Kiosk d’Arnaud Bernard pour voir s’ils ont des numéros

c) trouver Miquel qui fait la distro du zine sur Toulouse

d) m’envoyer un mail pour me demander l’adresse de Sylvain qui fait le zine et comme ça vous pouvez lui écrire vous-mêmes pour lui demander un numéro par la poste.

La vie n’est pas une truite arc-en ciel.

…mais en ce moment, elle fait tellement n’importe quoi que j’ai l’impression que Dieu est sous acide.

Tenez, par exemple, je viens de m’acheter, comme ça, sans raison apparente, une salopette blanche avec des taches artistiques de peinture dessus. Ouais ouais.

Sinon, y’a aussi Grandchef que j’ai détesté farouchement tout le long de mon stage parce qu’il me confiait des boulots de merde. Jusqu’à ce qu’aujourd’hui, il décide tout d’un coup de me confier le cast, la caméra, la direction, le script, les costumes et la logistique du tournage d’un court-métrage.

Que je dois mettre entièrement sur pied pour Samedi.

Que je dois monter en suivant.

Même que je vais avoir DEUX assistants. Limite je me vois assise dans une chaise en toile avec mon nom dessus.

 

Bon, ma vie est quand même pas si fascinante que ça, donc il faut que je vous parle d’un truc pas mal, pas récent, pas révolutionnaire, mais très choupi. C’est Noah and the Whale,  un groupe de folk anglais, trois albums sortis à ce jour dont Last Night on Earth, en mars dernier.

J’ai notamment accroché sur L.I.F.E.G.O.E.S.O.N, qui a un son bizarrement rock au début pour franchement virer vers la Californian Pop sur la fin, c’est joli.

Mais mon album préféré reste the First Days of Spring. Un son très mélancolique de bout en bout, des textes que je ne peux que qualifier de folk, bien nostalgiques mais pleins de poésie. La structure d’album intègre entre autres deux morceaux sobrement baptisés ‘instrumental’ I et II, encadrant Love of an Orchestra, un petit bijou d’énergie, violons  et choeur qui emportent bien la tête, un truc à trépigner de joie dans le bus, par exemple.

Je vous laisse avec le clip de la chanson Our Window, la deuxième de l’album, qui reflète parfaitement l’esprit du truc : clopes, solitude, machine à écrire et tristesse semi-distanciée. Et c’est très joliment filmé.

Merci à M. pour la découverte.

 

Essaouira, ça ira.

Texte originalement publié dans le dernier numéro de Caractères, le journal interne de Sciences Po Toulouse. Je vous avais promis de continuer à vous raconter le Maroc, alors voilà.

 

Il est quatorze heures et le soleil est caché derrière les nuages. Le genre d’après-midi qui te donne envie de t’étendre dans l’herbe en écoutant du Björk. Mais ici, il n’y a pas d’herbe.

Je suis dans le bus pour Essaouira avec James, un type que j’ai rencontré dans le Sahara pendant la rencontre de voyageurs que j’organisais au Maroc dans le cadre de mon stage de mobilité en 3A.

James est grand, barbu et discret. James est charpentier à Londres et on a décidé d’aller faire un tour à Essaouira pour voir la mer ce week-end, avant que je prenne l’avion pour l’Andalousie pour continuer mon stage.

Le bus cahote sur la route qui traverse le presque désert. ça prend trois heures d’aller de Marrakech à Essaouira, et il y a une pause au milieu dans un riyad, un sorte d’hôtel construit au milieu de la caillasse juste à côté de la route. On descend du bus, on s’étire, je fume une cigarette pendant qu’il va chercher des cafés. Il fait doux mais les nuages menacent, on grimpe sur la terrasse. Trois vieux mecs marocains sont accroupis là, ils parlent en arabe, je saisis quelques mots et un sourire édenté. Je regarde par-dessus le muret, pas un arbre sauf une dizaine d’orangers dans le jardin du riyad. Au-delà, les pierres. Le vent joue avec la poussière, je voudrais photographier ça mais j’ai pas d’appareil phot, et puis impossible de saisir cette beauté, c’est plutôt quelque chose qui se vit.

Le bus klaxonne, on repart. Je m’endors un peu, le bus est tiède et ronronne comme un vieux chat assoupi.

La pluie me réveille juste avant d’arriver. Le paysage est déjà plus vert, ça sent un peu la mer à travers la ventilation. on contourne une muraille médiévale, ça ressemble à la Bretagne ou même à l’Ecosse, de grosses pierres giflées par le vent. Le bus se gare dans une cour, on descend. il pleut toujours, on rentre la tête dans les épaules pour récupérer nos sacs à dos dans le coffre, un peu perdus.

On reste devant la minuscule maison qui sert de gare Supratours en discutant sur ce qu’on va faire ensuite. Nos plans pour dormir sur la plage tombent à l’eau, si j’ose dire, vu la tempête.

Et puis on le voit. Un vieux type sec, ridé comme une pomme de trois mois. Des cheveux en broussaille et les yeux noyés dans ses rides. Il a dû s’apercevoir qu’on ne sait pas où aller, il nous propose un hôtel ‘Pas cher, pas cher, avec une cuisine et un salle de bains”. Il y a de l’eau chaude ? ‘Bien sûr, Madame.’ Un bref échange de regards, et on le suit à travers le dédale de ruelles de la ville.

C’est beau, les portes sont bleues, on devine qu’elles ont été repeintes des centaines de fois à cause de la pluie. Les remparts sont hauts, des mouettes crient, dérangées par le vent. Pas de chiens dans les rues, mais beaucoup de chats qui se disputent le contenu des poubelles, l’air bien nourri et un peu grognon comme des petits maffieux qui cherchent l’embrouille.

On arrive à l’hôtel après dix minutes de marche, trempés et fatigués. C’est une maison normale dont le propriétaire loue une chambre aux touristes qui passent, d’après ce que nous explique notre guide. Une porte bleue sous une arcade, on grimpe l’escalier couvert de mosaïques disparates. Le propriétaire n’est pas là, alors on l’attend.

Notre guide fume cigarette sur cigarette, j’ai froid et mes chaussures sont mouillées, alors je fais pareil. Assis sur une marche humide, on commence à discuter en français, je traduis pour James les passages les plus marrants.

“Tu t’appelles comment ?

– Moi c’est Claire, et lui, c’est James. Et toi ?

– Moi c’est Jamel, mais on m’appelle Jimi. Jimi Chaplin. Tu veux savoir pourquoi ?

– Oui, raconte…

– Il y a un journaliste qui a fait un reportage sur moi. Dans un magazine qui s’appelle Le Grand Reportage. Un reportage très beau, tu sais. Parce que je fais de la musique, tu vois. Il a dit, c’est le fils naturel de Jimi Hendrix et de Charles Chaplin. Il faut que tu viennes chez moi lire le reportage. C’est très beau. Ce soir, tu veux ? Je peux le dire à ma mère, elle nous préparera un bon tajine, tu verras.”

Tout ça assorti d’un inimitable accent marocain et de rires. Jamel rigole tout le temps et ponctue ses phrases de ‘Oui !’ presque chantés en roulant des yeux.

Je suis modérément motivée par sa proposition, mais j’accepte. Inch’Allah, ce soir si Dieu le veut, mais pour le moment j’ai envie de prendre une douche.

Le propriétaire arrive enfin et nous donne les clés de l’appartement en se confondant en excuses. Il était à l’anniversaire de son fils à quarante kilomètres de là et il est revenu en conduisant à tombeau ouvert pour nous ouvrir. De la chambre je vois les remparts et la mer, le vent est toujours furieux. La nuit commence à tomber. Je prends une douche et je commence à me sentir mieux.

Un petit tour sur la plage plus tard, on marche dans les rues pour à l’hôtel. Il fait nuit noire, les chats miaulent rageusement et le vent s’est calmé. Les rues aussi sont calmes, on passe à côté d’un magasin de musique encore ouvert où de vieux types improvisent un blues d’un air inspiré au milieu d’un fouillis d’instruments traditionnels et de guitares. Les pavés sont mouillés et les cafés à touristes commencent à illuminer leurs terrasses, on y entend toutes les langues. Des touristes hollandais, irlandais, américains, français ; pas envie de nouer le contact, je suis épuisée. Les premières notes de Streets Of Philadelphia me cueillent au coin d’une rue, un homme immobile et souriant vend des cassettes et des CDs pirates assis sous une arcade en fumant pendant que la musique s’échappe d’un ampli portatif.

Une fois rentrée à l’hôtel, je m’écroule sur le lit et je sombre. Je ne sais pas combien de temps j’ai dormi, une demie-heure, peut-être plus. Je m’éveille la tête embrumée et le ventre en vrac, on frappe à la porte. C’est Jamel-Jimi qui veut que je vienne chez lui lire son article. Je récupère James qui écoute de la musique du monde sur son iPhone et on suit Jimi chez lui.

 

Les rues d’Essaouira. C’est toujours étroit, parfois sombre. De jeunes mecs aux coins des rues nous proposent des cigarettes et d’autres trucs moins légaux. On suit Jimi jusqu’à une épicerie cachée dans un recoin qui vend des bières sous le manteau. Il nous taxe cent dirhams (10 €) pour payer les bières et une bouteille de vin en clignant des yeux, claque la main du vendeur en le saluant en arabe et on repart. Il faut marcher à dix pas derrière lui à cause de la police des touristes qui arrête les guides non-officiels, ceux qui ne paient pas de licence.

Le vent bat toujours les rues et on arrive finalement chez Jimi. Il ne faut pas faire de bruit, sa mère dort dans la pièce d’à côté. On s’installe dans la chambre. Il n’y a pas d’électricité parce que Jimi n’a pas payé les factures. Il nous explique qu’il a joué dans un concert gnaoua la semaine d’avant, mais ‘J’étais avec mes amis, et le patron me donne cent dirhams pour que je joue, et après le concert j’achète du vin avec les cent dirhams pour le boire avec mes amis et je rentre à la maison sans rien. Et ma mère, elle crie…’ Il rit encore. On allume deux bougies qu’on fiche sur la table, le vent passe par les trous de la porte et fait danser les ombres sur le mur.

Jimi va chercher cérémonieusement un magazine et m’intime de lire. C’est son article, un numéro des ‘Grands Reportages’ de 2002. Je lis tout, c’est du bon journalisme, le reporter a passé un mois ici avec lui pour découvrir de quoi sa vie est faite, il parle du festival gnaoua qui se passe ici tous les ans en juin. Les couleurs, les épices, les femmes en transe, la musique jusqu’à l’aube.

Puis il attrape sa basse, un instrument traditionnel en bois et peau de dromadaire, avec trois cordes en boyau de bouc. Il se balance d’avant en arrière et commence à chanter. Hypnotique. les chansons des esprits gnaoua, les chansons de la transe. Il nous parle de la succession des couleurs, répétée toutes les nuits. D’abord le blanc, la terre, ensuite les esprits du ciel, le bleu, puis les esprits de la mer, bleu marine. Ensuite le vert, les esprits du bois, le rouge pour le sang, le jaune, les esprits féminins, et le noir, les esprits mauvais, ceux de la nuit. Il faut les apprivoiser, les conjurer, s’en faire des amis.

Je lui demande la chanson du jaune. Il sourit, ses yeux roulent dans tous les sens. “Ah, les esprits femelles, c’est bien. Eve, la chanson d’Eve, Fatima, c’est pareil, c’est le syncrétisme en français, c’est ça ? C’est pour toi, la chanson du jaune’. J’acquiesce, je souris.

Il se balance doucement d’avant en arrière, pince les cordes de sa basse et m’apprend le refrain. Et c’est parti, les paroles en berbère, “Chante avec moi, Claire, c’est ta chanson ! Ee-na, ee-nena, eeena…’. Je chante avec lui, c’est un autre monde. Le vent souffle toujours au travers de la porte, la lumière des bougies se tortille, je suis bien, j’ai envie de rester là pour toujours, dans cette petite maison obscure, m’attacher aux pas de ce loser adorable et prendre des photos jusqu’à la fin de ma vie.

Après une demie-heure d’improvisation chantée, il pose sa basse et récupère un vieux baladeur MP3, le branche sur des hauts-parleurs à pile tout pourris et met du Bob Marley. J’en suis à ma troisième bière, je rigole tout le temps maintenant. Jimi sort de dessous la table un sac plastique contenant une impressionnante quantité d’herbe et se met en devoir de bourrer une pipe taillée dans une branche d’arbre, peut-être du bois flotté. Il coupe l’herbe sur une planche à découper en bois avec un couteau, bourre sa pipe et l’allume, se repose contre le mur avec un sourire de chat content de lui. James se penche pour prendre une photo avec son foutu iPhone, Jimi s’énerve parce que c’est illégal, je me dis qu’il aurait dû demander la permission, idiot de touriste. Jimi éclate finalement de rire et me dit ‘Ton ami m’a filmé quand je chantais, il va falloir qu’il me donne cent dirhams maintenant !’. Je décline l’invitation à partager la fumée et j’ouvre une quatrième bière.

Il me demande si j’étudie. Je lui explique Sciences Po, la mobilité, le stage. Mes projets pour le Master l’an prochain, journalisme Inch’Allah, voyager, retranscrire le quotidien des gens. Je lui raconte mon amour des gens, les instants, faire des films peut-être. Son ombre se balance sur le mur bleu ciel, c’est comme ça que j’ai envie de vivre.

Il me regarde en souriant, je suis hypnotisée par ses yeux qui disparaissent au fond des rides.

“-Ce que je veux pour toi, c’est que tu sois journaliste photographe. Comme cet homme qui a écrit le reportage sur moi. Un mois cet homme était derrière mes pas, un mois, il posait des questions, il connaît tout de ma vie, cet homme. Les photos, je vois les photos dans tes yeux. Il faut que tu étudies, Claire, il faut que tu ailles à l’école. Deux ans de plus, deux ans il faut que tu étudies la photographie, et ensuite tu voyageras sur le monde [sic], tu viendras au festival Gnaoua et je te montrerai les femmes, tu connaîtras tout le monde ! Mais je te donnerai une djellaba pour qu’on te reconnaisse pas, parce que les hommes ici, avec tes cheveux blonds, ils vont devenir fous les hommes.”

J’acquiesce, je souris. Il est temps de rentrer à l’hôtel, je titube un peu sur le chemin du retour en chantonnant la chanson du jaune, il nous guide toujours à travers le labyrinthe des rues et les mecs un peu louches prêts à détrousser le voyageur imprudent. Heureusement, j’aurais jamais pu retrouver l’hôtel sinon. Plus de vent, les rues sont un peu mouillées, je me pose vaguement la question d’économiser trois mille euros et d’acheter un terrain ici pour y construire une maison. Le bruit de la mer m’apaise. Je m’écroule finalement sur mon lit après avoir serré Jimi dans mes bras. C’est un véritable ami maintenant, un ami de voyage, je lui ai promis de revenir avec un appareil photo et de le rendre célèbre. Il a ri et il m’a répondu qu’il est déjà célèbre, mais je lui ai promis quand même, et il m’a suppliée de continuer à prendre des photos.

Je m’endors avec le bruit des vagues dans l’oreille et les accords de basse gnaoua . Je reviendrai, Essaouira ma belle, je reviendrai au milieu de ton festival de couleurs, acheter des poissons presque encore vivants à la descente des bateaux et voir les pêcheurs me les cuire pour trois sous sur un brasero, chanter avec Jimi, prendre des photos des portes bleues et des chats grognons, aller au hammam et me faire des amies parmi les femmes qui se reposent dans la vapeur blanche, voir les vagues battre les remparts et les touristes rester effrayés sur le rivage, me baigner parmi les éléments sauvages et cueillir du bois flotté sur le rivage. Je reviendrai.

 

Au Sud.

Où j’en étais ?

Je travaille trop, je perds la notion du temps et je poste assez peu. Désolée. C’est la rançon de la gloire (que dalle. Qu’est-ce que tu dis de travailler chez toi en pyjama collée  un ordi tout la journée ? C’est mon boulot. La gloire ?).

Mais j’étais partie pour te raconter la suite de mon voyage au Maroc.

On reprend au moment où je prends le bus de Merzouga à Erfoud.

Je me suis réveillée à dix heures, j’ai des courbatures partout parce que la veille j’ai escaladé des dunes de sable tout en fumant à la chaîne, j’ai la gorge explosée.  Je préviens Omar que je suis réveillée, on traverse la plameraie pour aller de l’autre côté du village, la rue ‘commerçante’. De la poussière, des mobylettes, des enfants qui se baladent partout par petits groupes en rigolant, un cyber-café et un restaurant.

Je me pose avec les hommes, les amis d’Omar, qui travaillent tous dans le tourisme d’une façon ou d’une autre. ça rigole, ça fume, ça raconte des trucs en berbère et ça me demande toutes les trente secondes si je mange bien. Evidemment, tout le monde me regarde, parce que je suis blonde, pas voilée et assise à une terrasse de café, trois qualités qui sont comlètement étrangères aux femmes d’ici. Mais j’ai super faim. Encore maintenant j’ai du mal à ne pas saliver en évoquant ce petit-déjeuner… Un pain rond entier pour moi toute seule, de la confiture, de la Vache Kiri, des olives noires et de l’huile d’olive au goût extraordinaire. Plus, évidemment, du thé.

J’ai appris le jour d’avant que le thé qu’on boit n’est pas à la menthe du tout, parce que la menthe est considérée comme une plante froide, donc contre-indiquée en hiver. Nous buvons donc tu thé à la marjolaine et à l’absinthe. Ici, on n’utilise pas non plus de sucre en cubes comme en France. A la place, des blocs de sucre de deux kilos que l’on casse avec une pierre ou un marteau. Il paraît que ça se dissout plus facilement.

Au bout d’un moment, je finis de manger et je prends le bus. En fait de bus, c’est un vieux minibus genre Ford Transit, qui pour une raison mystérieuse décidera de ne faire QUE de la piste caillouteuse, alors qu’il y a une route tout ce qu’il y a de plus goudronnée qui relie Merzouga à Erfoud. Mystères du Maroc.

Je m’installe, j’ai la flemme de parler aux gens, alors je m’iPodise avec mon casque.

A cause de la piste, je me mets en mode camouflage total, on voit que mes yeux derrière mes lunettes, mais je mange quand même de la poussière en regardant par la fenêtre.

Je suis tranquille pendant une heure, et puis un monsieur décide de me raconter sa vie, fin de Norah Jones au milieu du sable.

Au final, j’arrive à Erfoud sans trop d’encombres, juste couverte de poussière.

Je demande l’hôtel La Gazelle, le moins cher d’après le mail collectif que Tom a envoyé à tous les participants. C’est miteux, je commence à en avoir marre de me doucher à l’eau froide et j’ai le blues.

Heureusement, ça s’est arrangé quand je suis descendue dans la salle pour le dîner.

Ce qu’on écoute aujourd’hui, c’est une chanson sensuelle. Parce que.

En coup de vent.

Entre les recherches de stages, les projets et puis la recherche de l’Illumination (c’est ça qui prend le plus de temps, en fait), je suis un peu à court de temps et d’idées pour de nouveaux articles.

Ce qui fait que je te poste une vidéo en carton, mais quand même toute mignonne, avec de l’accordéon dessus, faite par un monsieur Japonais qui s’appelle Ken Kaizu (je crois).

C’est par ici…

La vidéo a gagné un prix au Road Junky Film Festival 2010. Si tu connais pas RoadJunky, je peux t’assurer d’ores et déjà que ce sont des gens très bien, irrévérencieux comme il se doit, avec de bonnes plumes et des photos encore mieux. Si ça t’intéresse, donc, c’est par . Je sais, c’est tout en Anglais, mais ça te fera progresser.

Sur ce, je m’envole vers une autre nuit de réflexions intenses sur la vie, le pourquoi du comment, la largueur du cosmos et la recette des tournedos Rossini.

Je t’embrasse fort.

 

Les lampadaires, les transports en commun et les cailloux cuits.

J’habite ici depuis trois mois. Trois mois. Quatre-vingt-dix jours. Deux mille soixante heures. Tu vois le truc.

Deux mille soixante heures au milieu des gens.

Attention, c’est pas que j’aime pas les gens, hein. J’aime les gens. J’aime m’asseoir dans le bus et regarder le cadre moyen avec son baladeur, la mère de famille qui organise son dîner du lendemain en parlant très fort au téléphone, l’ado en uniforme d’école qui essaie d’avoir l’air cool auprès de sa copine blonde sans seins mais avec gloss rose pétard. Je vois tout ça avec plein de tendresse.

J’aime les humains. Même quand ils ne connaissent pas l’usage du déodorant. Ce qui arrive aussi fréquemment dans les bus à Buenos Aires que dans le métro à Toulouse.

J’aime bien cette ville. J’aime bien les bus vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les kiosco (une sorte de mélange entre le bureau de tabac sans la presse et le mini-supermarché mais qui vend que des sucreries) aussi. J’aime bien la cuisine d’ici, la musique, la chaleur des gens qui t’appellent ‘amorcito’, ‘hijita’ ou ‘corazón’ quand tu demandes un renseignement dans la rue, même avec ma tête de punk ça marche. J’aime tout ça.

Mais voilà. Trois mois sans s’arrêter dans cette ville, c’est trop. Trop de bruit. Trop de lumière tout le temps. Trop de circulation qui ne s’arrête jamais. Les voitures. Les bus. Les trains. Les bruits des téléphones. Les klaxons. Les gens dans tous les sens, sans arrêt : les gens normaux, les gens qui ont de l’argent, les cartoneros qui trient les poubelles en poussant des chariots remplis de plastique, carton, trucs recyclables, trucs réutilisables, les vieilles Péruviennes assises devant leurs magasins de légumes qui pèlent, coupent, hachent, pèsent, rendent la monnaie, et la pollution sur leurs rides.

Faire attention à ton sac quand tu sors. Faire attention à tes papiers en boîte, si t’y vas. Faire attention à bien refermer la porte derrière toi, tout le temps. Faire attention à ne pas rentrer seule tard le soir.

Je rêve du désert.

Le vrai désert. Au nord de Buenos Aires, vers La Rioja, il y a un désert comme ça, on m’a dit. D’après les photos, c’est immense, sec, et surtout, il n’y a rien (tu me diras, c’est pour ça que ça s’appelle un désert. Au temps pour moi.). Il y a un peu des trucs quand même : des coyotes, des cactus et des buissons. Secs (les buissons, évidemment, pas les coyotes.).

J’ai envie d’aller là-bas.

Avec une tente, de l’eau, et absolument rien d’électronique. Rien. Pas de portable, pas de musique, pas d’appareil photo. Un carnet, des stylos, de quoi dessiner, un peu de bouffe mais pas trop. Des bougies pour le soir.

S’allonger sur le sol. Sentir le froid de l’air. Mettre un pull. La pierre qui te rejette la chaleur de la journée dans le dos. Voir les étoiles. Être juste seul avec l’immensité -et les cactus-.

Voir les étoiles au milieu des cailloux cuits.