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C’est la règle

“Je veux être bien claire. J’ai écrit ce poème pour une raison bien précise. J’ai une fille de 13 ans. C’est important à mes yeux que je mette chaque morceau de mon expérience, quelle que soit la sagesse que j’en aie récoltée, chaque bout de ma colonne vertébrale, pour elle, pour la soutenir, pour lui offrir une langue qui l’enlève et la maintienne.

Cela dit, il y a pour moi une conversation nécessaire qui vise à miner la honte qui arrive à certaines filles à propos des règles. J’ai eu cette expérience, de commencer mes règles en [cinquième], des garçons qui avaient compris que j’avais mes règles. Et c’était quelque chose, j’allais en cours avec la main levée genre “Je dois aller aux toilettes maintenant” et ils disaient “Tu as tes règles, non ?”. Vous voyez, ce genre de trucs stupides.

Et donc ma fille a ses premières règles et elle est choquée et sort des toilettes avec une tête de six pieds de longs, comme si elle était morte ou un truc comme ça, et je voulais empêcher ça. Donc on a fait une fête des règles, ma maison décorée en rouge, tout le monde habillé en rouge, de la nourriture rouge, boissons rouges. C’était super.

[Applaudissements]

C’était super. Tout était rouge. J’ai adoré. Donc c’est comme ça que c’était et c’était merveilleux. Et ensuite, je suis allée à Austin, Texas, pour Women of the World, elle m’a envoyé une capture d’écran d’un tweet et en 140 caractères, un idiot a sapé mon héritage. Ceci est ma réponse aujourd’hui à ce que je viens de décrire. Avec plaisir.

Le type sur Twitter dit “J’étais en train de faire du sexe avec ma copine quand ses règles se sont déclenchées. J’ai immédiatement largué cette chienne.”

Cher idiot sans nom sur Twitter : tu es la raison pour laquelle ma fille a pleuré des larmes funèbres quand elle a commencé à avoir ses règles. Le deuil soudain que toutes les jeunes filles ressentent après leur extraction de l’enfance et leur introduction dans une réalité avec laquelle elles n’ont pas le choix, toi et ton dédain pour ce que peut faire le corps d’une femme*. Voici venir une leçon d’anatomie colorée de politique féministe parce que je te hais.

Il y a quelque chose appelé l’utérus. Il se renouvelle à peu près tous les 28 jours, ou dans mon cas tous les 23 jours, j’ai toujours été en-dehors des cadres. C’est la leçon d’anatomie, je disgresse.

La partie féministe, c’est que les femmes savent comment lâcher prise, comment laisser quelque chose qui meurt lâcher le corps, comment se renouveler, comment se régénérer, comment croître et décroître, pas si différemment de la lune et des marées, qui toutes les deux influencent comment tu te comportent, je disgresse. [rires]

Les femmes ont des vagins qui peuvent se parler entre eux et je veux dire par là que, quand nous sommes avec nos amies, nos sœurs, nos mères, nos cycles menstruels se synchronisent, nom d’un chien. Mon propre utérus est très influent, tous les gens que j’aime savent saigner avec moi. Garde ça en tête, il y a une métaphore dedans. [Applaudissements]

Garde ça en tête. Mais quand ta mère t’a porté, l’océan dans son ventre est ce qui t’a construit, ce qui t’a rendu possible. Tu l’avais sous ta langue quand tu es passé à travers sa peau, mouillé et haletant de la chaleur de son corps, ce corps et son mécanisme dont tu te moques à présent sur les réseaux sociaux, ce corps, qui t’a enveloppé dans tout ce qu’il avait de miraculeux, et qui t’a chanté des comptines entrelacées de plaquettes, sans qui tu n’aurais pas du tout de compte Twitter crétin, je disgresse.

Tu vois, c’est possible que nous connaissions mieux le monde par le sang qui visite certaines d’entre nous. Il interrompt nos jupes blanches préférées, et s’incruste sans être invitées à nos dîners mondains, le sang fait ça, c’est la règle. Il vient quand on n’est pas préparé, le sang fait ça, c’est la règle. Le sang est la plus grande sirène, et on comprend que le sang ne se comporte pas comme on l’attend, il n’attend pas le feu vert, ou un panneau de bienvenue sur la porte. Et quand tu vis avec du sang, encore et encore, comme on le fait, quand il revient toujours, eh bien, ça fait de toi une guerrière.
Et même si tous les bons généraux savent qu’on ne discute pas de ses plans de bataille avec l’ennemi, laisse-moi te dire ça, crétin sur Twitter, s’il y a le moindre équilibre dans l’univers, tu sera béni, tu enfanteras des filles. Béni.
Étymologiquement, bénir veut dire faire saigner. Tu vois, maintenant c’est une leçon de linguistique. En d’autres termes, le sang parle, c’est le message, reste avec moi. Tu vois, tes filles t’ens[ai]gneront ce que tous les hommes doivent un jour apprendre, que les femmes, construites de magie de clair de lune et de macabre, te feront rencontrer le sang. Nous en mettront partout sur les draps et sur les sièges de voitures, nous ferons ça. Nous te ferons rencontrer nos entrailles, c’est la règle, et si tu es aussi peu préparé que nous le sommes quelquefois, tu en auras partout et la tache restera pour toujours.

Alors, à ma fille : si n’importe quel crétin se comporte mal avec la géographie sauvage de ton corps, la façon dont il produit un courant rouge comme toute bonne sorcière, tout bon loup, eh bien saigne, mon amour. Donne à ce sang un nom biblique, quelque chose de pierre, de chaux. Donne-lui le nom de la première rébellion d’Ève dans le jardin, donne-lui le nom de la dernière petite fille qui a subi des mutilations génitales à Kinshasa, et c’était ce matin. Donne-lui autant de syllabes qu’il y a de viols sans plainte.

Donne à ton sang le nom de quelque chose de saint, quelque chose de féroce, quelque chose d’innommable, quelque chose en hiéroglyphes, quelque chose qui produit le son de la fin du monde. Nomme-le pour la guerre entre tes jambes, et pour toutes les femmes qui, pour une fois, auront un nom, ici. Saigne, juste saigne, fais goutter ton écriture impossible sur tous les meubles. Saigne, et saigne, et saigne sur tout ce qu’il aime. C’est la règle.”

 

Traduit depuis le slam “Period Slam” de Dominique Christina, en anglais ici :

 

*Comme d’habitude sur ce blog, je dissocie genre et sexe. Toutes les femmes n’ont pas d’utérus, toutes les personnes qui ont un utérus ne s’identifient pas comme des femmes.

Harcèlement encore une fois

J’ai publié ce texte il y a quelques jours sur mon tumblr et il a été reblogué plein plein de fois alors je me disais qu’il y avait peut-être des gens ici à qui ça parlerait.
 

Alors voilà.

Lundi j’ai des copains que j’héberge. Alors je vais chercher des bières à l’épicerie de nuit. Il y a des types dehors. Un qui me propose “Hey miss, tu me ramènes chez toi j’ai pas de maison”. Je dis non. Il me rebranche direct. Je lui jette un truc du genre “Qu’est-ce qui te fait penser que je suis intéressée ?”. Et là boum. Sale pute, sale chienne. Je monte sur mon vélo. La fille qui est avec eux rigole. Je lance un “crève !” bien senti. Ils me poursuivent en courant. “Assois-toi sur ton vélo ! Sans la selle !”. Autres trucs que j’entends pas. Mon coeur bat trop fort. Je monte la côte en bourrinant sur mes pédales. Je déraille, heureusement trop loin d’eux, ils ont lâché l’affaire.

Hier je sors en ville avec des potes. Je dois aller chercher quelqu’un à la gare. Je suis en jupe. J’avais pas prévu de passer du temps en ville toute seule. En même temps pourquoi le fait de passer du temps en ville seule devrait influer sur ma tenue. Donc je vais chercher cette personne à la gare mais son train a du retard, alors je rentre chez moi. Je me fais aborder peut-être une dizaine de fois. Pas le courage de répliquer, surtout que je suis fatiguée et que je me sens physiquement pas forte et pas trop le moral non plus. Je rentre chez moi en ayant peur qu’il y en ait un caché à un coin de rue, je suis toute seule et la rue est déserte et si ça arrive je sais pas comment le gérer.

Alors voilà. Il y a plein de gens qui me disent qu’ils me trouvent forte et que j’ai un peu la classe dans ce genre de soucis. Effectivement j’ai une grande bouche et je me prive pas de l’ouvrir quand ça peut faire fuir les relous.

Tout à l’heure une discussion avec mon partenaire où je lui parle de ça et où on parle de comment on peut faire quand on subit ça. Il dit tu sais, généralement, les mecs comme ça sont pas très malins, il suffit qu’ils aient plus peur que toi, qu’ils voient dans tes yeux que t’es prêt à leur casser le nez.

Et je dis oui, je veux bien moi, je veux bien leur casser le nez, mais je sais pas ce qui pourrait se passer ensuite. S’ils deviennent plus violents et que je me fais tabasser, ou violer ?

Et je me rends compte qu’en fait, j’ai peur, j’ai si peur. Je sais pas s’ils se rendent compte ces types qui nous parlent dans la rue à quel point ils nous font peur. À quel point sûrement pour eux c’est un jeu et pour nous pas du tout. À quel point on a peur pour nos vies ou pour notre sécurité physique souvent. La semaine prochaine je commence l’autodéfense et ça va être bien. Mais j’aimerais savoir comment gérer la tristesse qui me monte au nez quand je me fais aborder pour la millième fois.

 

 

Esthétique

J’ai récemment rencontré une jeune femme esthéticienne qui se destine à exercer son métier dans un but social, “pour les femmes violées et battues qui n’ont plus de confiance en elles”.

Alors j’ai écrit.

 

 

Comment osez-vous

Présumer ces choses-là

Penser que si

J’ai été violée, frappée, manipulée,

C’est à vous de me dire violée, frappée, manipulée

Comment osez-vous mettre vos mots sur mon histoire

Comment osez-vous décider

Qu’avec une couche de maquillage

Ça ira mieux

Que je “reconstruirai mon identité”

Si vous appliquez du vernis sur mes ongles

Que je ne sais pas faire seule

Que j’ai été détruite et que vos cosmétiques

Répareront ce qui a été cassé

Comment osez-vous présumer

Que ce qui me rendra à moi-même

Est la cire chaude qui arrache mes poils

Comment osez-vous penser

Que le seul but de mon parcours

Est d’être le plus conforme possible

À ce que vos normes ont décidé

Maigre, rose, lisse, camouflée, sans ride, sans fissure

Comment osez-vous me faire rentrer

Dans ce que vous pensez être l’idéal pour moi

Sans même me demander

“I prefer to wait until later”

Mardi soir, je me rendais au cinéma avec une personne de ma connaissance, qui avait bien besoin de se détendre.

J’ai donc choisi un film qui semblait pas trop compliqué (pas un film d’auteur, quoi), genre film de science-fiction à gros budget : Divergente. (Au passage, je tiens à dire que l’augmentation du prix des places de cinéma est une honte : quand j’ai emménagé à Toulouse, on pouvait aller voir des films au Gaumont pour 3.90€, soit moins cher qu’un McDo. Maintenant, c’est 5.50. Quel scandale.).

Bien loin d’être, comme je pensais, une superproduction qui obéit à tous les codes les plus pourris du cinéma de divertissement, Divergente s’est révélé être un film tout à fait potable, qui se laisse regarder avec plaisir, et qui -miracle- peut sous bien des aspects être considéré comme féministe.

 

[Attention, spoilers]

L’héroïne du film, Tris, vit dans une société vaguement futuriste où la population est divisée en cinq “factions”, chaque faction correspondant au trait de caractère dominant des personnes qui y appartiennent. La société est donc répartie entre Abnegation (les Désintéressés), Amity (les Pacifistes), Candor (les Honnêtes), Erudite (les Érudits), et Dauntless (les Audacieux). Quand une personne atteint 16 ans, elle passe un test de personnalité pour déterminer quelle faction elle doit rejoindre. Les parents de Tris font partie de la faction Abnegation et participent au gouvernement de la ville.

Quand Tris passe le test, elle se rend compte qu’elle ne correspond à aucune des Factions : elle est Divergente. Elle s’aperçoit rapidement que les autorités chassent les Divergents. Elle choisit de rejoindre les Dauntless, qui tiennent le rôle de policiers de la ville.

Pour intégrer le clan Dauntless, elle doit passer une phase d’entraînement pendant laquelle l’objectif est de faire face à ses peurs. C’est pendant l’entraînement qu’elle rencontre Four, un des instructeurs, et -surprise, surprise- qu’elle commence à avoir une relation avec lui. Sauf que les membres de la faction Erudites veulent renverser le gouvernement et tuer tous les Divergents…

 

Bon, honnêtement, le scénario vu comme ça a tout de la superproduction vue et revue. Société dystopique, personnes réparties par qualités, histoire d’amour hétérosexuelle, blah blah blah.

SAUF QUE.

D’abord, le film est basé sur un personnage principal féminin. C’est assez rare dans les films d’action, surtout à cette échelle-là. Tris est vraiment au centre du film, et c’est un personnage vraiment intéressant. Elle construit son parcours en fonction de ce qu’elle veut, et pas de ce que ses parents ou ses instructeurs veulent. Au moment de la répartition, elle sait parfaitement qu’elle ne reverra pas ses parents ou son frère (qui rejoint la faction Erudites), et que les liens de la faction sont “plus importants que les liens du sang”.

L’entraînement pour devenir Dautless est physiquement dur ; elle doit apprendre à se battre, à réagir vite, et à ne pas se laisser submerger par la peur. Bien qu’elle soit un poids plume au départ du film, elle travaille tout au long de l’histoire pour acquérir plus de puissance au combat en s’entraînant et en faisant de la musculation. C’est plutôt agréable de la voir persévérer sans se décourager, même si elle perd ses premiers combats en entraînement.

C’est d’ailleurs la puissance du choix, qui provient de son caractère de Divergente, qui menace dans le film la société entière. Les autorités veulent tuer tous les Divergents parce qu’ils ne se laissent pas assigner à une caste, et qu’ils ne peuvent donc “pas être contrôlés”. Tris réussit mieux que les autres aspirants Dauntless dans les tests de simulation (qui consistent en la projection de situations effrayantes pour les candidats pour voir comment ils y réagissent) parce qu’elle a l’aptitude de penser hors des catégories de clan ; sa réussite vient du fait qu’elle s’extrait de la simulation en réfléchissant au-delà de sa peur, au lieu d’y réagir comme une Dauntless typique. Ce qui fait peur au pouvoir, dans le film, c’est le libre-arbitre. Inversement, ce qui fait fonctionner la société, c’est l’obéissance aux comportements assignés à sa faction.

Le scénario porte d’ailleurs une ébauche d’analyse politique : au début du film, ce sont les Altruistes qui gouvernent la société, mais les Érudits veulent prendre le pouvoir. Les Dauntless sont au service de la faction qui gouverne : la police soit-elle être au service de l’altruisme ou de l’intelligence ?

tris

Le film porte une diversité bienvenue de personnages féminins. Il passe d’ailleurs haut la main le test de Bechdel. En plus de Tris, plusieurs personnages identifiés comme femmes apparaissent dans le film : son amie Christina, sa mère, la méchante. C’est agréable de voir que les personnages féminins ne sont pas cantonnés à servir d’attrape-gogo visuels à destination du male-gaze. D’ailleurs, les personnages ne sont que peu sexualisés (pas de scène de nu, pas de plan s’attardant sur les fesses ou les seins des personnages féminins). Elles ne sont pas non plus dans la traditionnelle compétition pour l’attention des personnages masculins : on voit à plusieurs reprises dans le film des liens d’amitié ou de collaboration entre Tris et Christina, ou entre Tris et sa mère. La scène où la mère et la fille empoignent des armes à feu et se couvrent l’une l’autre pour défoncer les méchants est vraiment chouette, je ne me rappelle pas avoir vu au cinéma une scène mère-fille aussi badass. Même le personnage de la méchante n’est pas en compétition avec Tris pour une histoire d’amour ou d’attention ou de sexualisation : les deux sont en conflit parce qu’elles poursuivent des buts différents, c’est tout. Pas parce qu’elles sont des femmes.

L’intrigue amoureuse entre Tris et Four n’est pas non plus au centre du film. Certes, les deux personnages développent une relation pendant l’histoire, mais cette relation n’est pas l’intérêt primaire du film. Tris ne se languit pas d’un héros, elle n’attend pas d’être sauvée, elle ne se rend pas plus bête qu’elle n’est pour attirer son attention. C’est parce qu’elle est volontaire et décidée qu’il commence à s’intéresser à elle. Le fait qu’elle ne dépende pas de lui est vraiment intéressant, ça fait du bien de sortir du schéma “damoiselle en détresse” traditionnel.

Alors que… SALUT.

L’accent est mis sur l’indépendance et sur l’autonomie corporelle de Tris. POUR UNE FOIS, IL N’Y A PAS DE SCÈNE DE VIOL DANS LE FILM. Même suggérée. Quand elle commence à sortir avec Four, il lui propose de faire du sexe. Sa réponse est “Je préférerais attendre”. Et il est D’ACCORD. Pas de “allez, s’il te plaît”. Pas de “tu verras, au bout d’un moment tu aimeras ça”. Elle ne veut pas faire de sexe, il dort par terre, tout le monde est content. (Tu vois, Hollywood, c’était pas dur à faire, un film avec du consentement dedans.). De la même façon, Tris est attaquée par trois types qui lui veulent du mal, un peu plus tard dans le film. Quand elle les revoit, elle les regarde dans les yeux et leur dit “Si tu me portes la main sur moi encore une fois, je te tue”. Alléluia. Enfin un personnage de fille qui ne joue pas les victimes. Qui est forte, qui se défend, qui a la classe. YOUPIE.

 

Quelques critiques quand même à apporter au film : le fait que l’histoire d’amour passe forcément par l’hétérosexualité. Le fait que la personne qui aide Tris à ressembler à une Dautless pour ne pas être remarquée soit Four, et pas Tori (personnage féminin qui a su en premier qu’elle était Divergente, qui l’aide de façon épisodique pendant l’histoire, et qui pourrait tout à fait l’aider à se cacher). Le manque de diversité corporelle chez les personnages, tous minces et musclés.

Je suis contente que pour une fois, tous les personnages principaux ne soient pas blancs, blonds aux yeux bleus. Mais j’aurais bien aimé voir un peu plus de diversité quand même ; il n’y a qu’un personnage racisé dans le film (Christina).

 

Sinon, le réalisateur du film s’appelle Neil Burger.

 

Hello ? Is it me you’re looking for ?

Salut toi.

J’étais en galère d’ordi pendant un mois et demi. Sans clic gauche. T’imagines tout ce que tu peux pas faire sans clic gauche ? Non, t’imagines pas. Parce que c’est pas imaginable. L’enfer que j’ai vécu était terrible. Atroce.

Bref. Maintenant que c’est réparé, je peux enfin reprendre le blogging avec plein de nouveaux trucs ! J’ai de nouvelles recettes, une nouvelle distro Linux que je vais tester tout bientôt, tout un tas de nouveaux projets, des nouveaux dessins sur la peau, des nouvelles copines, enfin bref, un peu la pêche.

On commence par les search term, parce que vraiment, je ne m’en remettrai jamais :

 

search termsVisiblement, y’a quelqu’un à qui ça plaît pas qu’on le·a regarde de la tête aux pieds. J’ai aussi des lecteurs·trices super vénèr dans la vie, et tout le monde s’inquiète à propos de viol.

Sinon, je viens de faire une petite recherche dans mes search term plus anciens, et je tombe sur des trucs comme “cherche femme coupeuse de bite”, ou encore “transgenre et soja”.

Transgenre. Et. Soja.

OK.

Sinon, pour continuer dans le gros pêle-mêle qu’a l’air de devenir ce post, un truc assez classe paraît dans rue89 aujourd’hui. Ma meilleure copine de l’amour du love, MC, est en recherche d’appart à Paris. Un sale type lui propose de louer son logement contre des services sexuels. Elle le fait mariner, puis va voir les flics. Sans surprise, les flics lui rient au nez (quelqu’un qui poste ce genre d’annonces n’est pas dangereux, pensez-vous…). Donc, elle fait un article sur rue89.

Youhou ! You go girl !

Un essai d’analyse de la Slutwalk : prédateurs, inclusivité et neutralité

Si tu es lecteur/lectrice de ce blog depuis un bout de temps, tu sais que j’ai participé à la Sluwalk de Toulouse en octobre dernier. Les conditions mêmes de la marche et les gens qui l’organisaient m’avait pas spécialement plu, je l’avais dit, ça avait fait un débat au demeurant intéressant sur le niveau de radicalité qu’on peut souhaiter mettre dans notre féminisme.

Comme la marche est rééditée cette année, j’ai décidé de me pencher sur l’appel à manifester pour voir un peu ce que ça disait.  L’appel à manifester de Slutwalk Toulouse est un copié-collé de la FAQ du site Slutwalk France (captures d’écran suivantes, datant du 14 août 2013).

Slutwalk1slutwalk2
slutwalk3
Donc.
 Ce texte a le mérite de rappeler plusieurs choses sur la naissance du mouvement Slutwalk (si on peut appeler ça un mouvement), notamment en termes historiques. Cependant, d’après la page “About” du site SlutWalk Toronto, l’évènement a eu lieu à Toronto et non à New York ; soyons précisEs.

 Il me semble important et nécessaire de rappeler pourquoi des personnes peuvent avoir envie de marcher dans la rue quand quelqu’un nous dit que c’est de la faute de notre habillement ou comportement si on est agresséEs ou violéEs.
Cependant, à mon avis, il y a des termes et des idées qui sont critiquables dans le développement, et c’est sur elles que je veux revenir ici.

Des difficultés de formulation ?

Tout d’abord, l’énumération qui constitue le paragraphe “Qu’est-ce qu’une SlutWalk ou Marche des Salopes ?” me pose plusieurs problèmes au niveau politique.
Poser la nécessité de rappeler qu’il faut que les personnes victimes de violence soient entendues par la police, c’est bien. Être “en faveur d’une meilleure communication entre  les services de protection et la société dans son ensemble”, “réclamer des moyens concrets au  gouvernement pour lutter contre le sexisme” c’est sympa aussi. Mais où sont ces revendications dans la marche ? Où sont-elles exprimées concrètement ? Je ne les vois pas.

Et surtout, rappeler ces nécessités sans pousser l’analyse plus loin, sans décortiquer  le système qui fait que ces problèmes existent me semble un peu léger au niveau théorique.

Pour ajouter de la râlerie à mon propos, je ne vois pas en quoi passer par les services de police serait un critère obligé de l’après-viol. Même si la police affiche de temps en temps que ses agents sont formés pour reconnaître les cas de viol et protéger les victimes, je continue de rencontrer des personnes qui me disent être allées porter plainte après un viol et qu’on ait refusé de recevoir leur plainte (parce qu’elles étaient en couple avec le violeur, ou parce qu’elles avaient bu, ou encore parce qu’elles étaient putes…). Il ne faut pas oublier que la police perpétue les logiques d’oppression (sexiste, raciste, transphobe, etc) sans les déconstruire ; la parole de toutEs les plaignantEs n’est pas prise en compte de la même façon, voire même peut être ridiculisée, moquée, dans certains cas.

Il m’est également difficile d’entendre le mot “prédateur”, surtout mis en majuscule.

Qu’est-ce qu’un prédateur ?

Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et un violeur un violeur ? L’image du prédateur évoque un type qui rôde dans l’ombre pour brusquement sauter sur sa proie par-derrière. Je ne suis pas une proie, nous ne somme pas dans la savane, je suis une personne, les viols sont commis par des violeurs.

Qualifier les violeurs de prédateurs, c’est renforcer l’image du type qui traîne dans la ruelle sombre et qui attaque une femme jeune et innocente par surprise. Cette image n’a pas besoin d’être renforcée, elle est déjà le stéréotype dominant sur le viol et elle fait beaucoup de mal, parce que tout d’abord elle réduit les libertés des femmes en leur insufflant la peur de l’espace public dès l’enfance, et ensuite parce qu’elle réduit la définition du viol à un cas bien précis en taisant les autres formes de viol (viol par le conjoint, par le patron, par la famille, sur des personnes non-jeunes ou non “innocentes” etc).

Enfin parce qu’un prédateur chasse des proies, et que nous ne sommes pas de pauvres gazelles sans défense. Nous pouvons avoir conscience de notre force. Nous pouvons nous défendre, et nous le désirons.

Pour finir, je me demande avec ébahissement pourquoi, à aucun moment dans ce texte de présentation, n’est évoquée la récupération du mot de “salope” pour en faire quelque chose de positif et un motif de fierté. Pourtant, c’était le but basique de la première Slutwalk, arriver à retourner le stigmate de la salope en emblème, se le réapproprier pour en être fières, et dire “Oui, nous sommes des salopes, si être une salope veut dire nous comporter/habiller/déplacer comme nous le désirons, et nous avons des droits”.

Non-inclusion et blanchitude

Pour bien parler de ce que représente ce texte, il faut parler de ce qui s’y trouve, mais également de ce qui ne s’y trouve pas.

Je note dedans un certain effort de mixité dans les formulations, je suppose pour faire passer le message que les hommes aussi peuvent être violés. Ou que tout le monde peut réagir contre le sexisme et le viol.

Bien que je ne trouve pas ça logique parce que les logiques qui tournent autour du viol des hommes ne sont pas celles du slut-shaming mais plutôt de l’homophobie, pourquoi pas. Cool. On est tous contre le viol ! Youpie !

Que la marche ne se dise pas non-mixte a priori ne me pose pas de problème. J’entends qu’il y a des endroits et des moments non-mixtes et d’autres mixtes, et qu’on peut aussi vouloir lutter ensemble.

Ce qui, par contre, me pose problème, c’est de mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol. Nous ne sommes pas égalEs par rapport au viol.

Le mythe de la sororité (on est toutes pareilles/solidaires parce qu’on est des femmes) est une jolie histoire qu’on se raconte depuis les années 1970. Je conçois qu’on pouvait en avoir besoin à ce moment-là, qu’on peut même encore avoir besoin de cette idée, parce que se serrer les coudes ça fait du bien, se sentir appartenir aussi.

Sauf que voilà : on n’est pas toutEs égalEs dans notre “condition” (de femme, si ça veut même dire quelque chose de formuler les choses comme ça…même si formuler la menace du viol comme quelque chose d’appartenant primairement aux femmes est hyper excluant, notamment pour les mecs trans*).

Pour commencer, le mythe de la sororité peut être super excluant pour les personnes trans* (On a toutes un vagin/un utérus = on est toutes des femmes ? Non, non, il y a des femmes qui n’ont pas de vagin, faire cette équation femme=utérus ou quoi est essentialisant, excluant, et horrible).

Sauf que voilà : on a beaucoup plus de chances d’être violée si on est racisée, trans*, pute/travailleur-euse du sexe, handicapée.

De plus, en appartenant à un groupe stigmatisé/défavorisé, on a beaucoup de chances de se sentir moins légitime à parler, à occuper l’espace public, que des personnes cisgenre, blanches, valides, non-putes.

On peut ajouter à ça que le mouvement Slutwalk en lui-même fait face à des accusations de racisme depuis une paire d’années, et que la légitimité blanche est vraiment un truc à examiner en profondeur si on ne veut pas passer à côté des voix de personnes qui sont tout aussi importantes pour le féminisme que nous, femmes blanches cisgenrées.

Ce qui fait que mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol, c’est nier ces réalités-là, c’est perpétuer le status quo qui invisibilise les expériences  spécifiques des personnes racisées, trans*, putes, handi.

Je trouverais ça bien qu’un morceau de texte ou appel à manifester reconnaisse les expériences de ces personnes et les invite spécifiquement à manifester ; sans pour autant faire des manifs non-mixtes si vraiment l’objectif général de la Slutwalk est de rassembler, mais, comme on le verra plus tard dans ce texte, maintenir le status quo, c’est maintenir les rapports de pouvoir.

Consensualisme et pacifisme

Au cours du texte de présentation, on trouve plusieurs occurences du concept de paix, de consensus, de dialogue, etc.

A première vue, faire d’une marche contre le viol “un lieu PAISIBLE d’échanges pour inviter les gens au dialogue” part d’une bonne intention. Le dialogue, la paix, quoi de plus beau, politiquement ? Oui mais… oui mais non. Le viol, c’est une atteinte insupportable à la dignité, à la liberté et aux droits d’une personne. Quand on est victime de viols ou d’agressions sexuelles, on peut et on a le droit d’être en colère ; on peut ne pas vouloir être paisible. Quand on est victime de slut-shaming, de même. Et je pense qu’une marche contre le slut-shaming et le viol devrait permettre d’exprimer cette colère. Le dialogue, c’est bien, mais pourquoi, en fait ? Vous pensez que le “dialogue” permettra que les violeurs arrêtent de violer ? Tiens, ça me rappelle une histoire d’oppression raciale et de boycott de bus (indice : l’oppression ne s’arrête pas parce qu’on dialogue bien gentiment avec les oppresseurs).

Il faut que les viols cessent. Il faut que la honte et la peur changent  de  camp, non ? À quoi sert de proclamer qu’on veut la paix et le consensus pour un sujet aussi grave ?

Le bouquet final de l’absurdité politique de ce texte est peut-être représenté par la dernière phrase :  “La marche étant ouverte à TOUS, elle se veut  consensuelle, politiquement neutre et tolérante. Ce n’est pas  l’occasion d’imposer violemment aux autres un style de vie, une  orientation sexuelle, des croyances ou des idées politiques…. Tout le monde doit être à l’aise et passer un bon moment !”

Que la marche soit consensuelle, pourquoi pas. Tout le monde est contre le viol, a priori, non ? C’est cool, d’être contre le viol.

Qu’elle soit “tolérante”, déjà, m’embête un peu plus. Tolérante par rapport à quoi, et envers qui ? J’ai été violée. Je connais plein de personnes qui ont été violées et/ou agressées sexuellement. De quelle tolérance se prévaut-on dans une marche qui est contre le viol ? On est tolérantEs par rapport aux personnes violées, c’est-à-dire qu’on tolère leur présence et leur existence ? Merci, vraiment, c’est trop d’honneur.

Ou alors on est tolérantEs par rapport aux violeurs ? Il peuvent eux aussi être à l’aise et venir passer un bon moment ? (Manifester contre le viol = passer un bon moment ? C’est sûr que quand je pense aux fois où j’ai été violée, ma seule envie est de boire un thé avec des bisounours roses, vraiment).

Mais une marche contre le viol “politiquement neutre” ? Excusez-moi pendant que je me roule par terre. Comment peut-on être politiquement neutre quand on prend position contre le viol et les structures qui entretiennent la culture du viol ?

Le privé est politique. Ce qui se passe dans ma culotte, c’est politique. Surtout quand j’y trouve une main, un objet ou un pénis qui n’a pas été invité à y être. Le rapport de force social défavorable aux personnes violées est politique. L’idée que les personnes sont violées parce qu’elles s’habillent comme des putes est politique, elle vient d’un système politique construit.

Neutralité ? Non. Pas possible.

“Si  vous restez neutre dans une situation d’injustice, vous avez choisi  l’oppresseur. Si un éléphant marche sur la queue d’une souris et que  vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre  neutralité”. Desmond Tutu.

Être neutre par rapport au viol, c’est cautionner le fait que le viol existe et que la culture du viol se maintient.

Prendre position contre le viol, c’est être féministe. À un moment, il faut choisir son camp. Sinon, ça veut dire qu’on privilégie le marketing politique (ne pas faire peur aux gens avec le grand méchant mot “féminisme”) par rapport aux droits des personnes pour et avec lesquelles on est censéE lutter.

Conclusion :

Finalement, j’aime le concept de SlutWalk. J’ai aimé ça dès que j’ai vu les premières photos de celle de Toronto en 2011. J’aime le fait de se réapproprier la rue tout en disant aux slut-shamers que la façon dont on s’habille nous appartient, que rien ne justifie jamais un viol, que le responsable c’est le violeur.

Mais je n’aime pas la Slutwalk comme elle est faite maintenant.

Je n’ai pas envie d’être là pour faire joli, ni pour faire plaisir aux journalistes.
Je n’ai pas envie de nourrir les stéréotypes dominants sur le viol en taisant les autres réalités.
Je n’ai pas envie de perpétuer un féminisme blanc raciste, transphobe, essentialiste et anti-putes, même si c’est juste par manque de réflexion.
Je n’ai pas envie d’être neutre, ni gentille, ni bien élevée quand on me parle de viol.

Ceci n’est pas une attaque gratuite ; plutôt une proposition de réflexion. Les féministes d’Amérique du Nord sont capables de réfléchir en termes d’inclusivité et d’intersectionnalité : pourquoi pas nous ?

Ceci est un appel pour que le féminisme français devienne une vraie force sociale, une révolte et une solidarité qui incluent vraiment toutes les personnes souffrant des systèmes de domination.

Il faut les éduquer…

Tout à l’heure j’étais en train d’avoir un débat en ligne. On parlait des violences sexuelles et de nos propres réactions. Et du coup on en est venuEs à discuter de violence et la personne avec qui je discutais m’a dit en gros “Oui mais faut pas répondre à la violence par la violence, y’a plein de violeurs chez qui c’est maladif, du coup ça nous ferait du bien qu’à nous de réagir violemment (et pas à eux), et puis moi je crois à l’éducation au quotidien contre le sexisme, et puis comment en vouloir au violeur quand c’est un gars qui a grandi dans la culture du viol, c’est plutôt à cette culture qu’il faudrait en vouloir…”.

Sur l’aspect “maladif” des viols, le côté “les violeurs sont des pervers psychopathes”, j’ai déjà répondu ici.

Sur la non-violence et l’éducation contre le sexisme :

L’éducation j’en fais en permanence, sur Internet, dans la vraie vie, dans mon boulot, etc, etc.

Mais il se trouve qu’il y a des gens qui ne comprennent pas l’éducation, qui ne comprennent pas le dialogue. Tu pourras leur montrer mille études, dix mille liens compilés soigneusement par tes soins, leur expliquer encore et encore que tu n’es pas d’accord, qu’ils devraient partir, que tu ne veux pas, utiliser la diplomatie, appeler à leur raison, ça ne marchera pas, l’éducation.

Parce qu’il y a des gars (pas forcément des psychopathes, pas forcément des inconnus, même des mecs que tu connais, des mecs avec qui tu sors) qui veulent juste se vider les couilles dans toi sans se préoccuper de te faire du mal.

Et contre ça, moi, je vois pas de pardon. Même si t’as grandi dans un environnement qui te donnait l’impression que les chattes sont là pour mettre ton pénis dedans sans demander l’accord des propriétaires de chattes*, t’as quand même un cerveau, t’es capable de réfléchir, de percevoir les signaux d’une personne qui dit non avec son corps, ou qui dit non avec sa voix, et pourtant, malgré tous ces non, des mecs sont quand même violeurs, et plusieurs fois.Alors qu’ils sont tout à fait capables de réfléchir, de faire des études, de voter, je sais pas quoi. On les laisse, avec leur carte d’identité et leur bulletin de vote, décider de comment devrait être gérée la France, l’Europe, leur ville, et on leur trouve des excuses quand ils violent, les pauvres, ils ont été élevés dans la culture du viol, c’est pas leur faute.
Ben non. Ils sont capables de réfléchir. (Rends-toi compte, s’ils ont une carte d’identité, ils savent sûrement même lire et aller se renseigner sur Internet).
Et nous, plein de gens, plein de meufs, on est éduquéEs à ne pas exprimer notre colère, à être gentilLEs, à faire comme s’il ne s’était rien passé, à leur trouver des excuses (non mais il était bourré, il s’est pas rendu compte, j’étais dans son lit etc). On est éduquéEs à faire comme si la violence c’est pas bien, qu’il faut pardonner, sortir du cycle de la violence ou je sais pas quoi. MAIS LA VIOLENCE C’EST QUI QUI LA SUBIT QUAND UN CONNARD PREND MA CHATTE ET LA PERSONNE QU’IL Y A AUTOUR POUR SON OUTIL PERSONNEL DE MASTURBATION ? Ben c’est moi. Et je m’estime tout à fait en droit, ayant subi cette violence-là et d’autres (harcèlement de rue, main au cul de patrons, remarques sur mon habillement, etc) de me la réapproprier et de leur en mettre plein la gueule, et tant pis s’il y en a un qui prend pour les autres.

Tant pis. Parce qu’être dans une situation où tu subis une oppression et choisir de ne pas réagir, c’est légitimer cette oppression.

*99% des auteurs de viols sont des hommes cisgenrés. Une grande partie des viols est commis sur des femmes. Il est possible d’être violéE que l’on soit un homme ou une femme, cis ou trans* (on peut être violé si on est un homme cisgenre, aussi).  En parlant de chatte, je parle de mon expérience personnelle de femme cisgenrée, je ne prétends pas parler au nom de toutes les femmes, ni de toutes les victimes de viol.

“Un sourire !”

Quatorze heures. En plein jour. Je descends l’avenue à vélo. Je vais bosser dans un café. J’ai mon casque sur une oreille (avoir ma musique de l’une, faire gaffe aux voitures de l’autre). Je suis un peu perdue dans ma musique. Je réfléchis à des trucs de sécurité informatique.  Y’a un mec qui marche sur le trottoir, qui me regarde, et qui me lance “Un sourire !”.

Ça paraît tout petit. C’est pas une agression, il ne m’a pas traitée de salope parce que j’étais en jupe, il ne m’a pas demandé de le sucer juste parce que j’étais dans la rue. On peut voir ça comme autre chose qu’une violence. J’ai vécu pire.

Ouais. Mais ce mec, que je connaissais pas et que je reverrai sûrement jamais, a décidé de m’enjoindre de sourire. Juste parce que j’étais là. Parce que mon apparence dit clairement que je suis une femme.

Je ne peux pas m’imaginer qu’il aurait dit la même chose à un mec qui était à vélo au même moment et qui passait sans sourire. Si c’est arrivé à un mec, je veux bien avoir son adresse pour le rencontrer.

Ce mec m’a ordonné de sourire parce que c’est complètement inenvisageable qu’une meuf qui se balade à vélo avec son casque sur les oreilles soit là pour autre chose que pour faire plaisir à sa rétine.

Parce que les meufs, c’est fait pour faire joli. Pour lui faire plaisir, à lui, qui se balade dans la rue.

Parce que c’est invraisemblable d’envisager que j’ai d’autres buts dans la vie que de servir de décoration.

Parce que c’est fou de se dire que peut-être, c’était pas sa place, sortant de nulle part et n’ayant aucune connexion avec moi, de décider que peut-être, j’avais autre chose à faire, à quatorze heures, en sortant du boulot, de me préoccuper que mon apparence lui soit esthétiquement plaisante.

J’ai même pas répondu, je savais pas quoi dire, quand j’ai commencé à me dire que ça faisait chier j’étais déjà cent mètres plus loin.

Mais quand tu me dis que le sexisme en France c’est fini, qu’au Pakistan y’a des meufs qui se font violer, qu’on a quand même autre chose à faire politiquement que lutter pour les droits des femmes alors qu’elles peuvent déjà voter et avorter, que quand même je suis vraiment trop sensible cliché féministe coupeuse de bite, ben, ça me fait penser que t’as jamais été une meuf, et que t’as jamais eu à subir cette pression constante – mon métier mes attirances mes fringues mes activités et jusqu’à mon corps qui doit être épilé mince maquillé comme ci comme ça et jusqu’au moment où je dois ou ne dois pas sourire.

Que faire pour accompagner une personne qui a vécu un viol ou des violences ?

Depuis que je suis féministe et que je me définis comme telle, j’ai pris conscience graduellement de la réalité des violences sexuelles : elles sont vraiment partout. En France, une femme sur 3 est victime de viol ou de violence sexuelle dans sa vie.

Il existe des structures qui s’occupent d’accueillir les personnes victimes (on peut les trouver sur la page “Que faire” de Textes VS).

Au cours de ma vie, j’ai été en contact avec plein de meufs (cis et trans*). Plein de meufs à qui il est arrivé des trucs pas cool, qu’on parle d’une fellation forcée, de se faire siffler, de prendre une baffe, de se faire traiter de salope, etc, etc.

Par solidarité féministe, j’ai souhaité pouvoir écouter ces personnes quand elles avaient envie de parler de ces sujets-là.

Des fois, il m’est arrivé de vivre des situations de violence ; je me suis tournée vers certaines copines en qui je pensais que je pouvais avoir confiance, et, très souvent, je n’ai pas trouvé auprès d’elles l’écoute dont j’avais besoin.

Du coup, ça fait longtemps que je voulais rassembler des pistes de réflexion à proposer aux personnes qui sont en contact avec des personnes victimes de violence ; ces pistes viennent de divers outils féministes et brochures, de pratiques d’écoute que j’ai dans mon boulot, de trucs que j’ai pu lire par-ci par-là, et de réflexions personnelles.

Écouter une personne victime de violences

Dans la société dans laquelle nous vivons, si une personne évoque un viol, tout un tas de gens plus ou moins bien intentionnés auront à coeur de lui demander comment elle était habillée, dans quelle endroit elle se trouvait, ou quel comportement elle a pu avoir pour “favoriser” ce viol ou cette violence.

La vérité, c’est qu’on ne désire JAMAIS être violé-e. Être violé-e, ce n’est pas un jeu, un fantasme, un truc rigolo. La responsabilité du viol n’est pas une chose partagée entre l’agresseur et la victime.

On n’est pas coresponsable de son viol, quels que soient les vêtements portés, l’heure de sortie, les comportements adoptés auparavant. Le responsable du viol, c’est le violeur, mais nous vivons dans une société qui considère que, quelque part, si on a été violé-e, c’est qu’on l’a bien cherché.

Pour toutes ces raisons, tous ces clichés, il est extrêmement difficile de dire qu’on a été violé-e. Si quelqu’un-e vous parle d’une agression qu’ille a subi-e, c’est certainement l’aboutissement d’un processus de réflexion lent et douloureux… et certainement aussi qu’ille place en vous une grande confiance. Si vous réagissez correctement, ça peut représenter une aide et un soutien immenses ; vous avez aussi le potentiel de faire beaucoup de mal à la personne qui s’est confiée à vous. Pour l’accompagner au mieux et éviter de trahir sa confiance, voici quelques pistes à creuser.

  • Vous allez peut-être vous sentir bizarre, perdu-e, triste, pas assez armé-e pour faire face à cette situation. C’est normal. Si vous n’avez pas été formé-e pour accueillir et écouter des personnes victimes de viol ou de violences, vous n’avez sûrement pas tous les outils pour réagir.
  • Il est possible que vous vous sentiez très en colère contre l’agresseur et que vous vouliez vous venger de lui. Rappelez-vous que la décision de ce qu’il faut faire par rapport au violeur appartient à la victime, et pas à vous. Ne décidez pas pour elle, ne parlez pas à sa place.
  • L’important, c’est d’écouter la personne qui vous confie cette parole. Ne la faites pas se sentir coupable : elle n’est pas responsable de ce qui lui est arrivé, elle ne l’a pas choisi, elle n’y est pour rien. Écoutez-la. Il est possible qu’elle vous dise qu’elle se sent coupable, qu’elle n’aurait pas dû faire telle ou telle chose, réagir de telle ou telle façon. Rappelez-lui que ce n’est pas sa faute si elle a été violée ou agressée, et que c’est la faute de l’agresseur.
  • La parole des personnes qui ont vécu des viols et des agressions est souvent tue, niée, remise en cause. Ça rend la prise de parole d’autant plus difficile pour les victimes qu’elles ont peur de ne pas être entendues, d’être ridiculisées, etc. Ne niez pas ce que la personne vous dit. Dites-lui que vous la croyez et qu’elle a eu raison de venir vous en parler.
  • La personne en question aura peut-être besoin d’être seule, ou peut-être que vous fassiez quelque chose pour elle (rester à proximité, contact physique, parler, ne pas en parler, etc). Dans tous les cas, il est important de ne pas lui imposer ce que vous pensez être le mieux pour elle. Demandez-lui “Il y a quelque chose que je peux faire pour t’aider, là maintenant ?” “Est-ce que je peux faire quelque chose pour que tu te sentes mieux ?” “tu as besoin de sécurité/d’être seule, etc ?”. Dites-lui que vous êtes là pour en parler si elle a besoin.
  • Parler plusieurs fois du viol, de l’agression, peut aider la personne à se sentir mieux. Écoutez la personne même si elle vous raconte plusieurs fois la même chose. Soyez patient-e.
  • Laissez la personne prendre ses propres décisions. Elle n’a peut-être pas envie de parler de ce qui lui est arrivé à d’autres personnes ou à la police. Elle n’a peut-être pas envie d’aller voir un médecin. C’est à elle de décider de ce qui est le mieux pour elle. Ne la forcez pas. Respectez sa volonté.
  • La personne qui vous confie son histoire aura peut-être besoin de temps pour récupérer, se sentir bien à nouveau, refaire certaines choses. Respectez son rythme.
  • Tenez à sa disposition des tracts avec des numéros verts, des endroits-ressource où elle pourra parler de ce qui s’est passé avec des personnes de confiance, qui sauront l’écouter (Planning Familial, Viol Femmes informations). Dites-lui que ce n’est pas grave si elle ne veut pas les utiliser : elle en a le droit.

Toutes ces pistes sont forcément à creuser avec la personne, à adapter selon votre feeling de la situation. La seule chose vraiment importante à retenir, c’est de respecter la personne et de ne pas parler à sa place ou décider à sa place de ce qu’il faut faire.

Si vous n’êtes pas qualifié-e ou formé-e à l’écoute des personnes victimes de violence, accueillir une personne victime peut être difficile pour vous. N’essayez pas de jouer au superhéros ; si vous êtes mal à l’aise, posez vos limites (vous n’aiderez pas vraiment la personne si vous êtes crispé-s/perdu-e/ne savez pas quoi faire et que vous n’êtes pas en capacité de l’écouter vraiment), et invitez la personne à l’accompagner chez des professionnel-les de l’écoute formés et non jugeant-es (collectif féministe contre le viol, planning familial, associations d’accueil de femmes victimes de violence, etc).

 

Évidemment, si vous avez d’autres pistes pour accueillir une personne victime de violences ou de viol, postez-les en commentaires, et je me ferai un plaisir de les rajouter dans l’article !

La Dépêche persiste et signe

Vous vous souvenez de cet article horrible qui conseillait aux jeunes femmes de ne pas sortir si elles voulaient éviter d’être violées ? Le Planning Familial avait souhaité y réagir par un communiqué que j’avais publié dans ce post. Le communiqué reprenait quelques-uns des mythes sur le viol propagés dans l’article pour les démonter, expliquer que le viol arrive en majorité quand l’agresseur fait partie de l’entourage de la victime, qu’il arrive que tu sois en peignoir ou en tablier ou en jupe, jeune ou vieille, que donc le mythe du psychopathe qui te saute dessus dans une rue sombre si tu marches seule le soir en jupe.

Heureusement que La Dépêche continue à être au service de la culture du viol. La même journaliste que celle qui avait publié le premier article est revenue à la charge dans un deuxième tout aussi gerbant que le premier, ici. Il y a tellement de trucs horribles dans cet article que je sais même pas vraiment par où commencer, mais pour donner quelques exemples :

  • La photo qui verse bien dans le pathos avec une jeune fille, cheveux longs, et un personnage cagoulé qui l’attrappe par-derrière en lui mettant la main sur la bouche,
  • La petite phrase sur les plaintes pour viol (dont la plupart seraient des fausses, seraient fabriquées par des femmes pour embêter les hommes, alors que cette étude américaine de mars 2013 montre que seules 0,6% des plaintes pour viol sont fausses),
  • La petite phrase sur le fait que les jeunes femmes sont “seules, vulnérables, fatiguées” quand elles ont bu de l’alcool (visiblement, les personnes autres que les jeunes femmes qui peuvent être violées n’intéressent pas La Dépêche),
  • Le vieux cliché bien pourri sur les femmes, incapables de se défendre, qui baissent la tête et chanent de trottoir,
  • Et pour finir, “le chiffre”, qui vient, forcément, d’une source policière.

Encore une bonne occasion de se marrer sur les clichés, et d’avoir envie de brûler des trucs.

Du coup, je publie ici le communiqué du Planning Familial 31 intitulé “La Dépêche persiste et signe”, qui souhaite répondre à cet article.

Communiqué de presse du Planning Familial 31

Toulouse le 28 mai 2013

Nous souhaitons réagir à un article publié récemment par La Dépêche du Midi, qui une fois de plus crée la psychose plutôt qu’il ne la combat, comme l’auteure voudrait nous le faire croire. Après un article scandaleux à propos d’une agression sexuelle pour lequel le Planning Familial 31 s’était révolté à travers un communiqué, le journal persiste et signe le 18 mai un nouveau texte superficiel et révoltant. Cet article ne réfléchit pas aux causes du phénomène dont il traite, il en tire seulement des conclusions hâtives et réductrices. Il ne s’agit pas ici de nier le sentiment d’insécurité que des femmes peuvent ressentir dans l’espace publique, mais de dénoncer comment la dépêche le construit et l’amplifie.

Dès le titre de l’article le ton est donné  : « Faut-il avoir peur la nuit à Toulouse ? » ; tout en multipliant les exemples dans un style sensationnaliste, on conseille une fois de plus aux femmes « la prudence ». Il conviendrait pour les femmes la nuit à Toulouse de « marcher tête baissée », de « prier pour qu’il ne (leur) arrive rien ». Certes, ce sont des témoignages de femmes et non les propos des auteures, certes, nombreuses sont les femmes à mettre en place des stratégies d’évitement dans l’espace public. Cependant, en relayant ces propos sans en faire aucune analyse, La Dépêche s’adresse une fois de plus aux victimes plutôt qu’aux agresseurs potentiels. De la même manière les propos d’un commissaire de police sont retranscrits sans aucune analyse, les services de police conseillent aux jeunes femmes «d’éviter de rentrer seules à pied, de préférer le covoiturage ou d’être accompagnées.»

Les femmes devraient donc se protéger, être prudentes. Mais que conseille-t-on aux hommes ? Une fois de plus, rien. C’est à la victime de faire en sorte de ne pas “se faire” agresser et non à l’agresseur de changer son comportement. En aucune manière on ne pointe la responsabilité de l’agresseur. Pourquoi ne pas demander aux hommes de rentrer à plusieurs pour être certain que l’un d’entre eux n’agresse pas ? Pourquoi ne pas leur conseiller de changer de trottoir quand ils marchent derrière une femme pour ne pas accentuer le sentiment d’insécurité ?

D’autre part, même si cela peut être une réalité, le plus souvent les agresseurs ne sont pas des « prédateurs sexuels » ou des hommes ayant consommé des stupéfiants ou de l’alcool comme le laissent entendre les auteures. De plus elles nous expliquent que « les jeunes filles sont particulièrement exposées aux agressions lors de retours des soirées festives ». D’où provient cette affirmation? Sur quelle enquête se base la journaliste ?

Ce qui émane de cet article et qui nous semble dangereux c’est que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public au même titre que les hommes, et que si elles prennent le « risque » de l’investir, elles deviennent co-responsables de ce qui leur arrive.

Comme nous l’avons déjà dit dans notre précédent communiqué, ce phénomène n’est pas isolé. Plus de 75 000 femmes par an en France sont victimes de viols (sans parler des autres agressions sexuelles : attouchements, harcèlement sexuel…), et participent d’un système bien plus important que l’on nomme la domination masculine.

Par ailleurs, il est surprenant que pour écrire un tel article les auteures ne se basent que sur la seule source policière. Celle-ci reflète nécessairement une réalité partielle et partiale. « Nous enregistrons une centaine de plaintes pour viol chaque année, sachant qu’une partie de ces plaintes sont finalement retiréesnous explique un commissaire de police. Que fait cette phrase ici sans aucune analyse ensuite des raisons du retrait de ces plaintes, ou même du faible chiffre avancé ? Sachant que moins de 10% des femmes victimes de violences portent plainte et au vu du nombre de femmes victimes de viol chaque année en France (plus de 75000 faut-il le rappeler ?), ce chiffre de 100 plaintes par an en Midi-Pyrénées nécessite des précisions. Il laisse transparaitre que seulement 100 femmes en Midi-Pyrénées seraient victimes de violences chaque année – le chiffre est hélas bien plus élevé – cette omission a pour effet de minimiser les violences faites aux femmes et d’invisibiliser le système duquel elles découlent et participent.

Nous déplorons que La Dépêche, une fois de plus, publie un article aux sources uniques et sans aucune réflexion de fond. De plus, s’il est primordial de relayer la parole des femmes, livrer ainsi trois témoignages sans en faire l’analyse derrière relève plus du journal intime que du journalisme. En insistant sur les dangers encourus par les femmes dans l’espace public, ce journal ne fait qu’accentuer le contrôle social qui s’exerce sur elles et la ségrégation sexuée de l’espace public.

Voilà voilà. Le PDF du communiqué est disponible ici.