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C’est la règle

“Je veux être bien claire. J’ai écrit ce poème pour une raison bien précise. J’ai une fille de 13 ans. C’est important à mes yeux que je mette chaque morceau de mon expérience, quelle que soit la sagesse que j’en aie récoltée, chaque bout de ma colonne vertébrale, pour elle, pour la soutenir, pour lui offrir une langue qui l’enlève et la maintienne.

Cela dit, il y a pour moi une conversation nécessaire qui vise à miner la honte qui arrive à certaines filles à propos des règles. J’ai eu cette expérience, de commencer mes règles en [cinquième], des garçons qui avaient compris que j’avais mes règles. Et c’était quelque chose, j’allais en cours avec la main levée genre “Je dois aller aux toilettes maintenant” et ils disaient “Tu as tes règles, non ?”. Vous voyez, ce genre de trucs stupides.

Et donc ma fille a ses premières règles et elle est choquée et sort des toilettes avec une tête de six pieds de longs, comme si elle était morte ou un truc comme ça, et je voulais empêcher ça. Donc on a fait une fête des règles, ma maison décorée en rouge, tout le monde habillé en rouge, de la nourriture rouge, boissons rouges. C’était super.

[Applaudissements]

C’était super. Tout était rouge. J’ai adoré. Donc c’est comme ça que c’était et c’était merveilleux. Et ensuite, je suis allée à Austin, Texas, pour Women of the World, elle m’a envoyé une capture d’écran d’un tweet et en 140 caractères, un idiot a sapé mon héritage. Ceci est ma réponse aujourd’hui à ce que je viens de décrire. Avec plaisir.

Le type sur Twitter dit “J’étais en train de faire du sexe avec ma copine quand ses règles se sont déclenchées. J’ai immédiatement largué cette chienne.”

Cher idiot sans nom sur Twitter : tu es la raison pour laquelle ma fille a pleuré des larmes funèbres quand elle a commencé à avoir ses règles. Le deuil soudain que toutes les jeunes filles ressentent après leur extraction de l’enfance et leur introduction dans une réalité avec laquelle elles n’ont pas le choix, toi et ton dédain pour ce que peut faire le corps d’une femme*. Voici venir une leçon d’anatomie colorée de politique féministe parce que je te hais.

Il y a quelque chose appelé l’utérus. Il se renouvelle à peu près tous les 28 jours, ou dans mon cas tous les 23 jours, j’ai toujours été en-dehors des cadres. C’est la leçon d’anatomie, je disgresse.

La partie féministe, c’est que les femmes savent comment lâcher prise, comment laisser quelque chose qui meurt lâcher le corps, comment se renouveler, comment se régénérer, comment croître et décroître, pas si différemment de la lune et des marées, qui toutes les deux influencent comment tu te comportent, je disgresse. [rires]

Les femmes ont des vagins qui peuvent se parler entre eux et je veux dire par là que, quand nous sommes avec nos amies, nos sœurs, nos mères, nos cycles menstruels se synchronisent, nom d’un chien. Mon propre utérus est très influent, tous les gens que j’aime savent saigner avec moi. Garde ça en tête, il y a une métaphore dedans. [Applaudissements]

Garde ça en tête. Mais quand ta mère t’a porté, l’océan dans son ventre est ce qui t’a construit, ce qui t’a rendu possible. Tu l’avais sous ta langue quand tu es passé à travers sa peau, mouillé et haletant de la chaleur de son corps, ce corps et son mécanisme dont tu te moques à présent sur les réseaux sociaux, ce corps, qui t’a enveloppé dans tout ce qu’il avait de miraculeux, et qui t’a chanté des comptines entrelacées de plaquettes, sans qui tu n’aurais pas du tout de compte Twitter crétin, je disgresse.

Tu vois, c’est possible que nous connaissions mieux le monde par le sang qui visite certaines d’entre nous. Il interrompt nos jupes blanches préférées, et s’incruste sans être invitées à nos dîners mondains, le sang fait ça, c’est la règle. Il vient quand on n’est pas préparé, le sang fait ça, c’est la règle. Le sang est la plus grande sirène, et on comprend que le sang ne se comporte pas comme on l’attend, il n’attend pas le feu vert, ou un panneau de bienvenue sur la porte. Et quand tu vis avec du sang, encore et encore, comme on le fait, quand il revient toujours, eh bien, ça fait de toi une guerrière.
Et même si tous les bons généraux savent qu’on ne discute pas de ses plans de bataille avec l’ennemi, laisse-moi te dire ça, crétin sur Twitter, s’il y a le moindre équilibre dans l’univers, tu sera béni, tu enfanteras des filles. Béni.
Étymologiquement, bénir veut dire faire saigner. Tu vois, maintenant c’est une leçon de linguistique. En d’autres termes, le sang parle, c’est le message, reste avec moi. Tu vois, tes filles t’ens[ai]gneront ce que tous les hommes doivent un jour apprendre, que les femmes, construites de magie de clair de lune et de macabre, te feront rencontrer le sang. Nous en mettront partout sur les draps et sur les sièges de voitures, nous ferons ça. Nous te ferons rencontrer nos entrailles, c’est la règle, et si tu es aussi peu préparé que nous le sommes quelquefois, tu en auras partout et la tache restera pour toujours.

Alors, à ma fille : si n’importe quel crétin se comporte mal avec la géographie sauvage de ton corps, la façon dont il produit un courant rouge comme toute bonne sorcière, tout bon loup, eh bien saigne, mon amour. Donne à ce sang un nom biblique, quelque chose de pierre, de chaux. Donne-lui le nom de la première rébellion d’Ève dans le jardin, donne-lui le nom de la dernière petite fille qui a subi des mutilations génitales à Kinshasa, et c’était ce matin. Donne-lui autant de syllabes qu’il y a de viols sans plainte.

Donne à ton sang le nom de quelque chose de saint, quelque chose de féroce, quelque chose d’innommable, quelque chose en hiéroglyphes, quelque chose qui produit le son de la fin du monde. Nomme-le pour la guerre entre tes jambes, et pour toutes les femmes qui, pour une fois, auront un nom, ici. Saigne, juste saigne, fais goutter ton écriture impossible sur tous les meubles. Saigne, et saigne, et saigne sur tout ce qu’il aime. C’est la règle.”

 

Traduit depuis le slam “Period Slam” de Dominique Christina, en anglais ici :

 

*Comme d’habitude sur ce blog, je dissocie genre et sexe. Toutes les femmes n’ont pas d’utérus, toutes les personnes qui ont un utérus ne s’identifient pas comme des femmes.

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Ragnasses

Aujourd’hui, on va parler de sang. Plus précisément, de règles, de rapport des filles à leur corps, de rapport des garçons au corps des filles, de fuites, de pub et de mal au ventre.
Plus que jamais, ce blog se veut être un espace participatif. Je vous invite à poster, interroger, échanger des idées, débattre, m’insulter si vous en avez envie, mais je veux vous lire, sinon c’est pas drôle. Et surtout, surtout, ce post s’adresse aux filles ET aux garçons.

Donc, les règles.
Quand j’ai eu mes règles pour la première fois, le contexte familial se prêtait pas trop à la joie par ailleurs suite à un décès dans la même semaine, autant dire que c’est pas la joie. Il me semble aussi que ma mère a spontanément appelé ça “Les petits soucis” et m’a montré une boîte de serviettes hygiéniques en m’expliquant vite fait le mode d’emploi, et ça en est resté là. Bien que je sache à peu près tout de la théorie de comment ça marche à l’intérieur, pourquoi on saigne, etc, j’avoue qu’à ce moment-là j’étais assez paumée et surtout vraiment embarassée sur ce qui se passait dans mon corps. Alors j’ai continué à avoir mes règles en silence et à utiliser les fameuses Always blanches avec des lignes bleues dedans.
La suite, c’est juste une histoire de fille qui découvre son corps : des fois ça fait mal, ça sent bizarre, je me sens pas bien. Ou si.

Et puis un jour j’ai commencé à me poser des questions. Je crois que je devais être en première ou quelque chose comme ça. J’ai fait tomber un tampon de mon portefeuille devant une caissière et j’en ai été immensément marrie. Jusqu’à ce que je sorte du magasin et que je commence à me poser la question. Attends, mais pourquoi j’ai rougi ? Pourquoi je me suis excusée ?
C’est quand même un peu naturel d’avoir ses règles.

Sauf que non. Dans le monde où je vis, c’est pas naturel d’avoir ses règles.
Déjà, la plupart des religions traditionnelles, celles qui ont formé notre société à partir de sa base, considèrent que la femme est impure. Que si elle saigne c’est pour une bonne raison, qu’il y a tache, marque, culpabilité. Évidemment, peu de gens considèrent encore que la femme est un démon tentateur, mais il y a quand même de beaux restes.

D’abord, l’éducation comme j’en parlais plus haut : pourquoi certaines mamans parlent de règles en chuchotant, comme si c’était un secret ? Et encore, j’ai une maman qui a plutôt pas mal fait les choses, mais je connais des filles à qui on a dit que c’était SALE et/ou que “ça saigne tout le temps ça en met partout et si on met des tampons ben ça peut s’infecter” ou autres stupidités. Vis bien dans ton corps avec ça. En 2012.
Je me souviens de la mère d’un ex qui avait un jour pété un câble en m’accusant d’être sale et d’être une grosse traînée parce que je mettais mes tampons utilisés dans la poubelle de la salle de bains. WTF. J’ai jamais compris ce que j’étais censée en faire autrement, les manger ?

Ensuite, le sexe. Combien de mecs refusent de faire l’amour quand une fille a ses règles ? Plein. Plein de bourrins, et plein de mecs ‘bien élevés’ aussi. Pour les garçons qui lisent cet article : avoir envie de faire l’amour quand on a ses règles, ça nous arrive. Souvent.

Et enfin, notre guest star du jour, l’autocensure. Ah. Ça nous arrive tout aussi souvent de refuser d’en parler, de traiter notre corps avec plus ou moins de distance ou de mépris, de refuser aussi de faire l’amour presque par réflexe ou par conditionnement. Un copain me disait récemment dans une discussion qu’il s’étonnait de ne jamais voir les règles dans l’espace social. “Moi, les règles, à la limite, je sais pas ce que c’est. Juste mes copines successives qui m’ont dit ‘J’ai mes règles’ mais c’est tout, toutes les filles que je connais cachent soigneusement les boîtes de tampons dans les salles de bains, les serviettes usagées dans la poubelle…”

Parce que quand même, bon sang de bois, c’est notre choix, à nous les filles, d’en parler à voix basse ou pas, d’agir comme si c’était un secret ou pas. Et justement aussi plus on en parle et plus on peut faire évoluer la réalité sociale dans un sens qui nous plaît. Pour que ça devienne aussi simple d’éternuer et de dire ‘excusez-moi, je suis enrhumé’ que ‘tu peux me passer un tampon ? j’ai mes règles’ à haute voix et en public.

Un autre aspect que j’aimerais aborder dans ce post est le rapport qu’on entretient en tant que filles avec notre corps et donc plus précisément avec nos règles.
C’est un gros poncif que de dire qu’on a un rapport conflictuel avec notre corps : plein de filles détestent le leur, passent leur temps à vouloir maigrir, à se laver pour chasser la moindre trace de sueur, à éradiquer les boutons, bref généralement à ne pas trop se laisser vivre. Soit.
Par rapport au sujet spécifique des règles, voir ce qu’on fait est hallucinant. On parle quand même de sang, soit d’un truc qui a un potentiel infectieux/contaminant bien moindre que les selles ou l’urine. Et même dans ce contexte-là, on a la réaction instinctive de le toucher le moins possible, d’après ce que je vois des réactions des filles de mon entourage. On laisserait même échapper un petit ‘beurk’. Il y a un dégoût presque physique qui vient d’un construit social et qui, à mon sens, n’a pas lieu d’être. C’est-juste-du-sang.

D’ailleurs c’est un peu préparé et prémâché par la pub. Dans les pubs de serviettes et de tampons, on ne voit jamais de sang, jamais de rouge, que du bleu super aseptisé. Je me demande un peu ce que veulent les publicitaires, nous cacher à nous-mêmes la vue de notre propre sang ? Ça peut mener à des gamines qui paniquent la première fois parce que justement elles s’attendent à ce que ça soit bleu comme dans les pubs…
De plus la pub passe son temps à nous enseigner un secret tout aussi pesant que le secret qu’on se colle aux mamelles de mère à fille : on ne nous y parle que de ‘confiance en soi’ et de ‘discrétion’. Je comprends pas, on est censées ne pas avoir confiance en nous si on a nos règles ? Encore une fois, la discrétion renvoie au fait que c’est un évènement tu en permanence.

Donc on nous enseigne à avoir un rapport très distant à ce qui se passe dans notre corps à ce moment-là. Personnellement, ça ne me plaît pas. Pour résumer, je ne pense pas qu’il doive y avoir de dégoût particulier envers notre sang, ni de silence qui entoure tout ça.

Il y a quelques mois, j’ai trouvé un outil qui me satisfait pleinement en matière de règles. Je me demande pourquoi c’est encore si peu connu en France, mais ça vaut le coup d’y jeter un coup d’oeil.

En gros, la Mooncup est une coupelle en silicone pourvue d’une tige qui sert à la retirer, comme sur la photo. Elle recueille le flux sanguin, et quand elle est pleine on retire pour la vider dans les toilettes, si on a envie et qu’on a un robinet à proximité on la rince, et on la réinsère. Ça se place plus bas que les tampons, certaines personnes disent que ça réduit les douleurs (le bout des tampons appuie apparemment sur le col de l’utérus et donc a tendance à faire mal pendant les règles).  Entre deux sessions, on la fait bouillir pour la désinfecter, et voilà.

Parmi les nombreux avantages de la mooncup, c’est financièrement très confortable. Ça s’achète une fois, ça coûte 30 euros, et ça dure environ dix ans. Ce qui veut dire en gros que si on estime qu’une fille achète un paquet et demi de tampons ou serviettes par session en dépensant pour ça environ six euros, c’est amorti en six mois.

De plus, les tampons et les serviettes sont faits de  coton blanchi au chlore et généralement agrémentés de nombreux produits chimiques, par exemple pour le parfum, ou bien encore le ‘gel absorbant’ dans les serviettes (le fameux truc bleu). Donc la mooncup permet de ne pas s’inséret tout ça dans une muqueuse, endroi par définition permettant les échanges avec l’extérieur, et donc de ne pas faire passer tous ces trucs bizarres dans sa propre circulation sanguine, ce qui est aussi plutôt sympa.

Il y a encore des milliers d’avantages, mais je voudrais juste parler de l’immense satisfaction qu’a été pour moi le fait d’apprendre à être copine avec mes règles. La texture, l’odeur, la viscosité du sang sont des choses auxquelles on n’est pas forcément confrontée quand il est absorbé dans un support ‘solide’. La forme, la taille, l’élasticité et la réaactivité de son vagin aussi, plus en tout cas qu’avec des tampons. J’estime personnellement que ça me permet de mieux connaître mon corps et ça me met en joie.

Parce que comme j’expliquais longuement plus haut, c’est une partie de nous, au même titre que les cheveux, la morve, les ongles de pieds, et qu’il est pertinent de comprendre comment ça marche et de se familiariser avec tout ça. Parce que notre corps n’est ni à une église, ni à une entreprise, et qu’il est nécessaire de l’explorer et de le découvrir par soi-même pour y vivre confortablement.

 

Trucs intéressants :

Le blog de Ragnass, un immensément excellent fanzine toulousain sur les règles

Le wiki des coupes menstruelles (pour info, Mooncup est la première marque historiquement à fabriquer ça, il y en a plein d’autre comme Keeper, Fleurcup etc. Moi j’utilise Lunacopine qui est trouvable au magasin bio rue du Taur pour les toulousaines).

Un tuto pour fabriquer ses propres tampons réutilisables (pour les plus DIY d’entre vous…)