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Un essai d’analyse de la Slutwalk : prédateurs, inclusivité et neutralité

Si tu es lecteur/lectrice de ce blog depuis un bout de temps, tu sais que j’ai participé à la Sluwalk de Toulouse en octobre dernier. Les conditions mêmes de la marche et les gens qui l’organisaient m’avait pas spécialement plu, je l’avais dit, ça avait fait un débat au demeurant intéressant sur le niveau de radicalité qu’on peut souhaiter mettre dans notre féminisme.

Comme la marche est rééditée cette année, j’ai décidé de me pencher sur l’appel à manifester pour voir un peu ce que ça disait.  L’appel à manifester de Slutwalk Toulouse est un copié-collé de la FAQ du site Slutwalk France (captures d’écran suivantes, datant du 14 août 2013).

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Donc.
 Ce texte a le mérite de rappeler plusieurs choses sur la naissance du mouvement Slutwalk (si on peut appeler ça un mouvement), notamment en termes historiques. Cependant, d’après la page “About” du site SlutWalk Toronto, l’évènement a eu lieu à Toronto et non à New York ; soyons précisEs.

 Il me semble important et nécessaire de rappeler pourquoi des personnes peuvent avoir envie de marcher dans la rue quand quelqu’un nous dit que c’est de la faute de notre habillement ou comportement si on est agresséEs ou violéEs.
Cependant, à mon avis, il y a des termes et des idées qui sont critiquables dans le développement, et c’est sur elles que je veux revenir ici.

Des difficultés de formulation ?

Tout d’abord, l’énumération qui constitue le paragraphe “Qu’est-ce qu’une SlutWalk ou Marche des Salopes ?” me pose plusieurs problèmes au niveau politique.
Poser la nécessité de rappeler qu’il faut que les personnes victimes de violence soient entendues par la police, c’est bien. Être “en faveur d’une meilleure communication entre  les services de protection et la société dans son ensemble”, “réclamer des moyens concrets au  gouvernement pour lutter contre le sexisme” c’est sympa aussi. Mais où sont ces revendications dans la marche ? Où sont-elles exprimées concrètement ? Je ne les vois pas.

Et surtout, rappeler ces nécessités sans pousser l’analyse plus loin, sans décortiquer  le système qui fait que ces problèmes existent me semble un peu léger au niveau théorique.

Pour ajouter de la râlerie à mon propos, je ne vois pas en quoi passer par les services de police serait un critère obligé de l’après-viol. Même si la police affiche de temps en temps que ses agents sont formés pour reconnaître les cas de viol et protéger les victimes, je continue de rencontrer des personnes qui me disent être allées porter plainte après un viol et qu’on ait refusé de recevoir leur plainte (parce qu’elles étaient en couple avec le violeur, ou parce qu’elles avaient bu, ou encore parce qu’elles étaient putes…). Il ne faut pas oublier que la police perpétue les logiques d’oppression (sexiste, raciste, transphobe, etc) sans les déconstruire ; la parole de toutEs les plaignantEs n’est pas prise en compte de la même façon, voire même peut être ridiculisée, moquée, dans certains cas.

Il m’est également difficile d’entendre le mot “prédateur”, surtout mis en majuscule.

Qu’est-ce qu’un prédateur ?

Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et un violeur un violeur ? L’image du prédateur évoque un type qui rôde dans l’ombre pour brusquement sauter sur sa proie par-derrière. Je ne suis pas une proie, nous ne somme pas dans la savane, je suis une personne, les viols sont commis par des violeurs.

Qualifier les violeurs de prédateurs, c’est renforcer l’image du type qui traîne dans la ruelle sombre et qui attaque une femme jeune et innocente par surprise. Cette image n’a pas besoin d’être renforcée, elle est déjà le stéréotype dominant sur le viol et elle fait beaucoup de mal, parce que tout d’abord elle réduit les libertés des femmes en leur insufflant la peur de l’espace public dès l’enfance, et ensuite parce qu’elle réduit la définition du viol à un cas bien précis en taisant les autres formes de viol (viol par le conjoint, par le patron, par la famille, sur des personnes non-jeunes ou non “innocentes” etc).

Enfin parce qu’un prédateur chasse des proies, et que nous ne sommes pas de pauvres gazelles sans défense. Nous pouvons avoir conscience de notre force. Nous pouvons nous défendre, et nous le désirons.

Pour finir, je me demande avec ébahissement pourquoi, à aucun moment dans ce texte de présentation, n’est évoquée la récupération du mot de “salope” pour en faire quelque chose de positif et un motif de fierté. Pourtant, c’était le but basique de la première Slutwalk, arriver à retourner le stigmate de la salope en emblème, se le réapproprier pour en être fières, et dire “Oui, nous sommes des salopes, si être une salope veut dire nous comporter/habiller/déplacer comme nous le désirons, et nous avons des droits”.

Non-inclusion et blanchitude

Pour bien parler de ce que représente ce texte, il faut parler de ce qui s’y trouve, mais également de ce qui ne s’y trouve pas.

Je note dedans un certain effort de mixité dans les formulations, je suppose pour faire passer le message que les hommes aussi peuvent être violés. Ou que tout le monde peut réagir contre le sexisme et le viol.

Bien que je ne trouve pas ça logique parce que les logiques qui tournent autour du viol des hommes ne sont pas celles du slut-shaming mais plutôt de l’homophobie, pourquoi pas. Cool. On est tous contre le viol ! Youpie !

Que la marche ne se dise pas non-mixte a priori ne me pose pas de problème. J’entends qu’il y a des endroits et des moments non-mixtes et d’autres mixtes, et qu’on peut aussi vouloir lutter ensemble.

Ce qui, par contre, me pose problème, c’est de mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol. Nous ne sommes pas égalEs par rapport au viol.

Le mythe de la sororité (on est toutes pareilles/solidaires parce qu’on est des femmes) est une jolie histoire qu’on se raconte depuis les années 1970. Je conçois qu’on pouvait en avoir besoin à ce moment-là, qu’on peut même encore avoir besoin de cette idée, parce que se serrer les coudes ça fait du bien, se sentir appartenir aussi.

Sauf que voilà : on n’est pas toutEs égalEs dans notre “condition” (de femme, si ça veut même dire quelque chose de formuler les choses comme ça…même si formuler la menace du viol comme quelque chose d’appartenant primairement aux femmes est hyper excluant, notamment pour les mecs trans*).

Pour commencer, le mythe de la sororité peut être super excluant pour les personnes trans* (On a toutes un vagin/un utérus = on est toutes des femmes ? Non, non, il y a des femmes qui n’ont pas de vagin, faire cette équation femme=utérus ou quoi est essentialisant, excluant, et horrible).

Sauf que voilà : on a beaucoup plus de chances d’être violée si on est racisée, trans*, pute/travailleur-euse du sexe, handicapée.

De plus, en appartenant à un groupe stigmatisé/défavorisé, on a beaucoup de chances de se sentir moins légitime à parler, à occuper l’espace public, que des personnes cisgenre, blanches, valides, non-putes.

On peut ajouter à ça que le mouvement Slutwalk en lui-même fait face à des accusations de racisme depuis une paire d’années, et que la légitimité blanche est vraiment un truc à examiner en profondeur si on ne veut pas passer à côté des voix de personnes qui sont tout aussi importantes pour le féminisme que nous, femmes blanches cisgenrées.

Ce qui fait que mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol, c’est nier ces réalités-là, c’est perpétuer le status quo qui invisibilise les expériences  spécifiques des personnes racisées, trans*, putes, handi.

Je trouverais ça bien qu’un morceau de texte ou appel à manifester reconnaisse les expériences de ces personnes et les invite spécifiquement à manifester ; sans pour autant faire des manifs non-mixtes si vraiment l’objectif général de la Slutwalk est de rassembler, mais, comme on le verra plus tard dans ce texte, maintenir le status quo, c’est maintenir les rapports de pouvoir.

Consensualisme et pacifisme

Au cours du texte de présentation, on trouve plusieurs occurences du concept de paix, de consensus, de dialogue, etc.

A première vue, faire d’une marche contre le viol “un lieu PAISIBLE d’échanges pour inviter les gens au dialogue” part d’une bonne intention. Le dialogue, la paix, quoi de plus beau, politiquement ? Oui mais… oui mais non. Le viol, c’est une atteinte insupportable à la dignité, à la liberté et aux droits d’une personne. Quand on est victime de viols ou d’agressions sexuelles, on peut et on a le droit d’être en colère ; on peut ne pas vouloir être paisible. Quand on est victime de slut-shaming, de même. Et je pense qu’une marche contre le slut-shaming et le viol devrait permettre d’exprimer cette colère. Le dialogue, c’est bien, mais pourquoi, en fait ? Vous pensez que le “dialogue” permettra que les violeurs arrêtent de violer ? Tiens, ça me rappelle une histoire d’oppression raciale et de boycott de bus (indice : l’oppression ne s’arrête pas parce qu’on dialogue bien gentiment avec les oppresseurs).

Il faut que les viols cessent. Il faut que la honte et la peur changent  de  camp, non ? À quoi sert de proclamer qu’on veut la paix et le consensus pour un sujet aussi grave ?

Le bouquet final de l’absurdité politique de ce texte est peut-être représenté par la dernière phrase :  “La marche étant ouverte à TOUS, elle se veut  consensuelle, politiquement neutre et tolérante. Ce n’est pas  l’occasion d’imposer violemment aux autres un style de vie, une  orientation sexuelle, des croyances ou des idées politiques…. Tout le monde doit être à l’aise et passer un bon moment !”

Que la marche soit consensuelle, pourquoi pas. Tout le monde est contre le viol, a priori, non ? C’est cool, d’être contre le viol.

Qu’elle soit “tolérante”, déjà, m’embête un peu plus. Tolérante par rapport à quoi, et envers qui ? J’ai été violée. Je connais plein de personnes qui ont été violées et/ou agressées sexuellement. De quelle tolérance se prévaut-on dans une marche qui est contre le viol ? On est tolérantEs par rapport aux personnes violées, c’est-à-dire qu’on tolère leur présence et leur existence ? Merci, vraiment, c’est trop d’honneur.

Ou alors on est tolérantEs par rapport aux violeurs ? Il peuvent eux aussi être à l’aise et venir passer un bon moment ? (Manifester contre le viol = passer un bon moment ? C’est sûr que quand je pense aux fois où j’ai été violée, ma seule envie est de boire un thé avec des bisounours roses, vraiment).

Mais une marche contre le viol “politiquement neutre” ? Excusez-moi pendant que je me roule par terre. Comment peut-on être politiquement neutre quand on prend position contre le viol et les structures qui entretiennent la culture du viol ?

Le privé est politique. Ce qui se passe dans ma culotte, c’est politique. Surtout quand j’y trouve une main, un objet ou un pénis qui n’a pas été invité à y être. Le rapport de force social défavorable aux personnes violées est politique. L’idée que les personnes sont violées parce qu’elles s’habillent comme des putes est politique, elle vient d’un système politique construit.

Neutralité ? Non. Pas possible.

“Si  vous restez neutre dans une situation d’injustice, vous avez choisi  l’oppresseur. Si un éléphant marche sur la queue d’une souris et que  vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre  neutralité”. Desmond Tutu.

Être neutre par rapport au viol, c’est cautionner le fait que le viol existe et que la culture du viol se maintient.

Prendre position contre le viol, c’est être féministe. À un moment, il faut choisir son camp. Sinon, ça veut dire qu’on privilégie le marketing politique (ne pas faire peur aux gens avec le grand méchant mot “féminisme”) par rapport aux droits des personnes pour et avec lesquelles on est censéE lutter.

Conclusion :

Finalement, j’aime le concept de SlutWalk. J’ai aimé ça dès que j’ai vu les premières photos de celle de Toronto en 2011. J’aime le fait de se réapproprier la rue tout en disant aux slut-shamers que la façon dont on s’habille nous appartient, que rien ne justifie jamais un viol, que le responsable c’est le violeur.

Mais je n’aime pas la Slutwalk comme elle est faite maintenant.

Je n’ai pas envie d’être là pour faire joli, ni pour faire plaisir aux journalistes.
Je n’ai pas envie de nourrir les stéréotypes dominants sur le viol en taisant les autres réalités.
Je n’ai pas envie de perpétuer un féminisme blanc raciste, transphobe, essentialiste et anti-putes, même si c’est juste par manque de réflexion.
Je n’ai pas envie d’être neutre, ni gentille, ni bien élevée quand on me parle de viol.

Ceci n’est pas une attaque gratuite ; plutôt une proposition de réflexion. Les féministes d’Amérique du Nord sont capables de réfléchir en termes d’inclusivité et d’intersectionnalité : pourquoi pas nous ?

Ceci est un appel pour que le féminisme français devienne une vraie force sociale, une révolte et une solidarité qui incluent vraiment toutes les personnes souffrant des systèmes de domination.
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Trolling féministe

La ville ! La rue ! La nuit nous appartient ! [Marche de nuit féministe non-mixte, 31 mai 2013]

Vendredi 31 mai, à Toulouse, c’était la marche de nuit non-mixte, organisée par le collectif Queen Kong.

fly marche de nuit1On s’est retrouvées à 21h30 à ArnaudE BernardE pour commencer la marche de nuit. J’étais là au début, quand on était juste cinq ou six personnes calées contre un banc à attendre. Et puis plein de meufs ont commencé à affluer de toutes parts. Joie et sourires en voyant que toutes mes copines sont là, on se dit bonjour, on est contentes d’être ensemble. Un photographe mec demande s’il peut prendre des photos, on lui dit de partir.

Les flics arrivent pour nous rappeler que les marches de nuit sont interdites. On leur dit qu’on va la faire quand même. Petit moment de stress pour moi, j’aime pas les flics, et j’ai vécu trop de trucs violents avec eux dans les derniers mois pour être vraiment détendue. Mais je suis avec les copines, on commence à être 150 ou 200, on risque rien pour le moment.

Après une demie-heure on part en direction du Capitole en commençant à crier des slogans : “Hé, man, si tu frappes une femme, prends garde qu’un jour, elle te défonce le crâne !”, “On est fortes, on est fières, féministes et en colère !”. Ambiance détendue et tranquille, pas de relous pour le moment. On s’ambiance.

À un moment, à mi-chemin, quelques meufs se mettent à crier. On reprend toutes le cri, primaire, inarticulé, puissant. Ça fait du bien de hurler avec les copines. Sans autre but que juste de crier très fort.

J’ai l’impression qu’avec ce cri sortent tout un tas de trucs que je me suis pas autorisée à exprimer avant ; de la colère, de la souffrance. Et que là, au milieu de toutes mes copines féministes, ma colère contre ce monde de merde, contre les agressions constantes, contre les remarques pourries, contre les relous, que ma colère est entendue et comprise, enfin,  sans que les gens me prennent pour une folle ou trouvent à redire à ce que je m’exprime. Ça fait du bien.

Du coup je me sens plus détendue et j’oublie la présence de la quinzaine de flics qui nous suit (avec, bien sûr, deux fliquettes, au cas où on serait arrêtées et fouillées, puisque les flics mecs ont pas le droit de nous fouiller).

À Saint-Sernin, arrêt pour rebaptiser la cathédrale “Notre-dame de la chatte”. On repart. Les gens nous regardent comme si on était complètement folles ; on invite toutes les meufs qu’on croise à nous rejoindre, quelques-unes viennent. Le photographe relou nous suit toujours.

Après Capitole, où on croise un match de hand-ball bien viriliste et pourri, on part en direction de la rue de Metz.

Un type habitant au troisième étage du 16 de la rue Sainte-Ursule agite un drapeau de la Manif Pour Tous. Il se fait huer et pourrir pendant les dix minutes où il nous nargue, mort de rire, à sa fenêtre. Quand il ferme finalement sa fenêtre, on se met à lui chanter “On a ton adresse ! On a ton adresse !”. Et on repart.

Les relous commencent à affluer. Des mecs qui veulent absolument rejoindre la manif, bien qu’on leur dise qu’ils ne sont ni bienvenus ni acceptés. Visiblement, ça blesse leurs égos, puisqu’au lieu de se taire et de nous laisser passer il faut absolument qu’ils se mettent DEVANT la manif pour nous empêcher de passer.

J’ai jamais compris le délire du gars devant une marche non-mixte : on te dit que tu n’es pas le bienvenu et qu’on veut rester entre meufs, tu te mets au milieu, on te sort gentiment, tu reviens, tu nous insultes, on t’insulte, t’es tout seul, on est 200 meufs super énervées, et il faut que tu te mettes à nous taper alors que tu vois bien que t’es ni en position de te faire entendre, ni de mettre en place un rapport de force à ton avantage. Faut être idiot à un point rare, quand même.

Les flics commencent à être tendus. Ils se rapprochent petit à petit, ils essaient de passer des deux côtés de la manif. On commence à crier des slogans anti-flics. (Comme j’étais devant j’ai pas trop vu ce qui se passait avec les flics à partir de ce moment-là, s’il y a des meufs qui étaient là et qui me lisent, je veux bien vos infos). “Police nationale, police patriarcale !” “Police partout, justice de classe !”. L’ambiance se tend graduellement jusqu’à la fin de la manif.

Un type de quinze ans commence à nous soûler. On lui dit gentiment mais fermement de se barrer. Il s’énerve et devient violent. On l’attrape par le col et on l’écarte du groupe. Il revient. On le pousse avec des copines. Je me prends un coup de pied. Il se met à s’embrouiller avec d’autres meufs en périphérie du groupe. Ensuite il sort une bombe lacrymo de poche et gaze quelques personnes. On continue finalement à marcher en se faisant applaudir par les patrons (mecs, blancs, vieux) de bar du quartier qui sont tout heureux qu’on ait mis une fessée à un kids racisé. Ça fait vraiment chier.

Rue de Metz. Un autre relou nous empêche de bouger. Il vient nous soûler, nous insulte. On le sort, il revient, processus habituel. On finit par le coincer contre un abri de bus. Et là, insulte ultime du relou : “De toute façon, vous êtes vilaines ! Vous êtes toutes gouines !”. Éclat de rire général : “Ouais, et en plus on a des poils sous les bras !”. Il se casse, tourne autour de la manif, revient par l’autre côté, on commence à être soûlées et à le pousser pour le virer. Il nous crache dessus. Un flic intervient pour nous gueuler de pas être violentes (haha) et distribue deux ou trois claques. On re-crie des trucs anti-flics. Le photographe est toujours là, une copine l’attrape par le bras et lui intime de dégager (ça fait quand même le quatrième avertissement qu’on lui donne, ça suffit un peu).

Alsace-Lorraine. On se regroupe. Les flics se rapprochent.

On tourne vers une église qu’on rebaptise. Arrêt pipi collectif : trente meufs qui se déculottent en pissant par terre et en poussant des youyous joyeux. Ça fait du bien. On reprend l’espace. On se venge de tous ces connards de curés qui veulent qu’on reste à la maison à faire des gosses. On se venge des humiliations des derniers mois. On se venge des flics qui nous humilient à chaque fois qu’on se fait choper à pisser dans la rue : là, on est plein, et on fait ce qu’on veut.

Du coup, ils nous gazent. Ça picote, mais pas de gros gazage d’après ce que j’en comprends. Je suis toujours devant. On essaie de marcher groupées pour pas se faire isoler. C’est tendu mais on se marre. J’étrenne mon nouveau bandana trop classe. On se met à crier en tapant dans nos mains : “ALLEZ LES GARS, ALLEZ LES GARS, COMBIEN ON VOUS PAYE POUR FAIRE ÇA ?”. O est derrière moi et elle est trop belle avec sa mini-jupe et son sourire immense, à sauter partout et à taper dans ses mains.

Rue Saint-Antoine du T. Les flics se rapprochent. On est vénèr. Ils gazent contre le vent et s’en prennent plein la gueule. On se marre en les voyant chialer : AH ÇA FAIT MAL HEIN ? AH ÇA PIQUE LES YEUX ? AH BEN DOMMAGE !”. Ils poussent et tirent dans tous les sens. Ça va partir en sucette, on le sait. On leur gueule dessus. Un flic fait son vénèr et nous rentre dedans. Une personne est blessée. Elle est derrière la ligne de flics avec cinq ou six copines. On se tasse pour pas qu’ils avancent. Il faut surtout pas qu’ils arrivent à les isoler. Du coup, on pousse. Ils poussent. Ils gueulent. On leur crie dessus : “NOUS AU MOINS ! ON A DES MOUSTACHES !”. On rigole un coup.

Je suis devant. Je suis vénèr. Ils commencent à taper. J’ai envie de protéger mes potes. J’ai la rage. J’ai pas envie qu’ils isolent la personne qui est par terre. On pousse.

Je vois le bras du keuf, la bombe brillante de lacrymo, le nuage blanc dans l’air. J’ai le temps de penser “Oh merde…” avant que mes yeux ne prennent feu. Tousse tousse, on me tire à l’écart, ça pique, les copines s’occupent de moi, sérum physiologique dans les yeux, on est quinze à couler des yeux et à avoir la tête qui gonfle.

On continue jusqu’à la place Wilson, on entoure la personne blessée, des gens s’occupent de l’emmener aux urgences, on se demande si on a envie de continuer, on se dit que c’est trop tendue, des gentes sont parties, les flics sont vénèr, on se casse boire des coups en groupe de copines.

Finalement c’était pas si tendu que ça et on a pu se sentir fortes entre copines (ça sert à ça, une manif non-mixte). La personne blessée a une entorse au genou. Mes yeux ont dégonflé au bout de dix minutes. (Un immense MERCI aux copines qui se sont occupées de moi, je vous AIME).

À quand la prochaine ?

Quand les choses ont-elle commencé à aller mal ?

Cette nouvelle a été écrite par Frédérique Maërl. Cette nouvelle est parfaite. Après que vous l’ayiez lue, je vous recommande d’aller et de cliquer sur le petit coeur, parce qu’elle mérite vraiment de gagner ce concours.

 

« Je les entends encore. Les cris, les gémissements, la foule qui faisait comme un grondement lointain avec, de temps en temps, une exclamation qui perçait mes tympans. Ça me réveille plus la nuit, mais ça m’empêche parfois de dormir.
Oui, je prends toujours les cachets. Je suis obligée, maman, tu sais bien.
Oui, je mange bien. Je dors mal, mais je mange bien. Tu trouves ? Je sais pas si j’ai grossi ou pas… Je m’en fous, de toute façon. Non, je te parle pas mal, maman. C’est juste pour te dire. »

Chaque fois que ma mère vient me voir, j’y vais en me disant que cette fois, je vais lui raconter… et chaque fois, je réalise qu’elle ne pourrait pas encaisser. Plus ça va, moins on parle la même langue. C’est pire que ça, on peut bien regarder dans la même direction tant qu’on veut, on voit pas la même chose.
Je peux lui dire que j’entends encore les bruits et parfois éveillée. Souvent éveillée, en fait. C’était quelque chose de traumatisant, c’est normal d’être marquée, de revivre le truc. Mais je peux pas lui dire où j’en suis par rapport à tout ça, ce que j’en pense. Je peux pas.

Je me souviens que j’avais peur, que je voulais qu’il vive, qu’il s’en sorte. Je voulais juste aller à ce concert et puis…
A quel moment les choses ont-elles commencé à aller mal ?
Je voulais juste aller à ce concert et je m’étais retrouvée ceinturée par des gens, puis entre deux flics, sans comprendre ce qui se passait. J’espérais juste qu’il était pas mort, qu’il allait pas mourir. J’avais encore l’espoir de le voir debout devant moi, me parler comme il l’avait fait juste avant, que tout soit normal. Je voulais rentrer chez moi. Je voulais être jamais sortie.
Les flics me regardaient bizarrement. J’étais tellement choquée que que je savais pas que j’avais du sang sur moi. Je l’ai vu qu’à l’intérieur du commissariat. Il faisait nuit, les fenêtres étaient des miroirs sombres et moi, j’avais le visage si pâle. Et le sang faisait des taches noires sur ma robe verte. On aurait dit que j’avais été poignardée.

Il y avait deux policiers dans le bureau avec moi. Et plein d’autres qui sont passés, qui ont regardé sans rien dire avant de ressortir ou qui ont murmuré des trucs à ceux qui prenaient ma déposition. C’est comme ça que j’ai appris qu’il était mort.
Celui qui est entré pour annoncer ça m’a pas regardée. Ça faisait un moment qu’ils me posaient des questions et je répondais. Ils disaient souvent « Et après ça ? Et après ça ? » et aussi « Mais pourquoi ? Mais pourquoi ? »
Moi non plus, à ce moment-là, je comprenais pas bien pourquoi. J’étais épouvantée de ce que j’avais fait. Même pas six heures avant, j’étais une étudiante tranquille, je m’habillais pour aller à un concert. Je me souviens que je m’étais faite jolie, tout en essayant de pas « en faire trop » pour pas me faire emmerder, sachant que j’allais rentrer au milieu de la nuit. Ma vie avait basculé, comme on dit.

« Bonjour, maman. Merci, oui, j’ai eu le chocolat. Ça m’a fait plaisir. Bien sûr, je continue la thérapie. Non, je le fais pas juste parce que je suis obligée, maman, je t’assure. Je crois que ça me fait du bien. D’ailleurs, je dors mieux. Pleure pas, maman, ça va aller. Regarde, ça fait plus d’un an, le temps va passer, je me conduis bien, je pourrai demander à sortir… »

C’est dur quand elle pleure parce qu’avec les médicaments, j’ai plus beaucoup d’émotions. Je me rends bien compte que je réagis trop froidement, qu’il faudrait que je pleure aussi un peu, avec elle, au lieu d’être rationnelle, de faire la fille qui va pas si mal… Ça me soulage tellement de plus trop ressentir sa tristesse, mais en même temps, ça me rend plus lucide et je vois bien qu’elle est triste aussi parce qu’elle ne sait pas comment réagir.
Depuis qu’elle a reçu le coup de fil qui la prévenait que j’étais partie en détention provisoire après une garde à vue, c’est comme ça pour elle.

La garde à vue m’a pas semblé très longue, mais j’étais vraiment sonnée. Sans vouloir définitivement passer pour une psychopathe, j’avais quand même fait un effort physique important, avec une bonne décharge d’adrénaline… J’étais épuisée.
Je me souviens qu’ils répétaient souvent « Et après ? Et après? »
Ce qui s’était passé après, c’est qu’il était mort et encore après, je me suis retrouvée soupçonnée de meurtre… Heureusement, mon avocat a ensuite fait requalifier les charges en violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner.
Mais avant ça, il y a eu l’interrogatoire. J’ai vu après les pages et les pages que ça faisait… ça n’a pas dû être aussi rapide.
Ils en revenaient pas qu’une petite jeune fille comme moi, qui faisait des études, qui était juste venue voir un concert, qui n’avait jamais eu de problème, tue un jeune homme plus jeune, qui était en première année de fac et qui était juste venu voir un concert. Ils en revenaient pas que je l’aie tabassé à mort.
Moi-même, je comprenais pas du tout pourquoi cette fureur. J’avais jamais réfléchi à tout ça avant. Ca m’a prise par surprise, moi aussi.

« Je sais pas, maman, il faudrait que j’arrête les cachets pour pouvoir reprendre mes études. Je sais, oui, je pourrais finir mon année avec des cours par correspondance et passer mon diplôme en prison. Pour après, oui, je sais. Pour après… »

Tout le monde veut tout le temps savoir pour après. Ce qui s’est passé après, ce que j’ai fait après, ce que je vais faire après…
Moi, j’aurais plutôt envie de leur expliquer tout ce qu’il y a eu avant. Mais personne me demande ce qui s’est passé avant. J’ai pas osé le dire, je savais qu’ils trouveraient tout ça hors sujet, hors de propos, hors contexte. Rien à voir. Circulez. Ah non, restez ici, sur cette chaise, restez dans votre robe ensanglantée et dites-nous ce qui s’est passé après. Reprends tes études, ma chérie, tu pourras avoir un bon métier, après…
C’est sûr, maman, c’est sûr. C’est un peu compromis pour le Capes, mais après tout, je pourrais faire de la communication. Il semble que j’aie des prédispositions pour délivrer des messages…

Je lui avais pourtant bien dit d’arrêter, à ce jeune type. J’avais fait des phrases, je les avais répétées, j’avais reformulé, essayé plusieurs intonations, plusieurs volumes sonores.
Il était tellement sûr que c’était pas grave d’insister pour que je l’embrasse, de me coincer contre un mur, devant ses copains qui rigolaient. C’était drôle parce que je continuais à lui expliquer, comme s’il avait pas compris que je voulais pas. C’était comme si c’était moi qui comprenais pas ce qui était en train de se passer. Comme si j’étais trop bête et trop faible pour pouvoir dire « non ». Et quand je lui ai mis un coup de tête, il a eu l’air tout surpris d’avoir finalement ce qu’il avait cherché.
Le premier d’une longue liste à être surpris…
A quel moment ça a dérapé ? Qu’est-ce qui a fait que, soudainement, je l’ai frappé sans m’arrêter ?

« Qu’est-ce qui m’a pris de faire ça ? Tu sais pourquoi j’ai fait ça, on en a parlé au procès. Ne crie pas, maman. Si tu cries, ils vont te demander de sortir. Je sais pas quoi te dire de plus… Si, j’y ai repensé. Non, pas encore. C’est pas comme ça que ça marche, une thérapie. »

J’ai menti à ma mère. J’ai le droit de pas lui dire ce qui se passe en thérapie. Pour ce que ça l’avancerait, de toute façon. Déjà que moi… Mais je comprends qu’elle demande. Je sais que si elle pouvait, elle se ferait enfermer à ma place ou avec moi. Elle aurait jamais cru qu’elle serait dans cette situation.
Si elle a eu peur pour moi un jour, c’est que je me retrouve violée, violentée, tuée, enlevée, victime. Victime. Et là, elle est l’autre mère. La victime, c’est l’autre. Et elle sait pas comment faire. Elle m’aime, elle me considère comme une victime, mais elle sait plus trop de quoi. Alors elle se sent coupable. Et il y a évidemment des gens pour l’accuser de m’avoir « mal élevée »… Je voudrais lui dire qu’elle n’a pas grand-chose à se reprocher. Le fait qu’elle m’ait toujours envisagée que comme victime, c’est une partie de la réponse…
Au premier coup, il a vraiment eu l’air stupéfié qu’une chose pareille lui arrive. Alors que moi, rien qu’en sortant de chez moi, je savais que ça pouvait m’arriver, une chose pareille. Que « ça peut t’arriver », c’est une chose que sait chaque femme, chaque fille.
Franchement, j’ai été tout aussi surprise que lui, qu’une chose comme ça puisse lui arriver…
Aujourd’hui, je pense que c’est pour ça que j’ai continué. Parce que c’était fou qu’une telle chose arrive. Et que c’était justice.
Je suis contente de l’avoir compris qu’après mon procès, parce que je pense pas que j’aurais échappé à la peine maximale avec un raisonnement pareil.

De toute façon, pendant le procès, j’étais occupée à autre chose. Ne pas pleurer en permanence, ne pas vomir au tribunal, arrêter d’avoir peur…

En lisant la presse, j’ai fait connaissance avec lui. Tout ce que j’avais vu de lui, c’était un jeune homme ivre, qui faisait bien deux têtes de plus que moi, probablement au moins une vingtaine de kilos en plus, qui faisait semblant de pas comprendre que je voulais qu’il me laisse tranquille. Toute sa famille et ses amis sont venus dire au micro des journalistes comme il était gentil, comme il était attachant, serviable, qu’il avait un peu bu et qu’il voulait juste que je l’embrasse.
C’était dur de savoir tout ça, de me sentir tellement mauvaise d’avoir tué un gentil garçon. Même ses ex-petites copines tenaient à dire à quel point c’était un gentil garçon. Mais moi, comment je pouvais savoir qu’il était gentil et attachant, pendant qu’il s’amusait à pas comprendre que je voulais qu’il me laisse tranquille, juste parce qu’il le pouvait ? Je veux dire… il se savait plus fort que moi et il était très clair pour tout le monde que j’allais même pas essayer de lui faire du mal pour me sortir de là.

On s’est trompés tous les deux. Moi, j’ai pas vu qu’il était gentil et lui n’a pas vu que j’allais lui faire mal.

Au procès, tout le monde a entendu que, vu comme je l’avais mutilé, même s’il avait survécu à l’hémorragie, il serait resté salement handicapé. Je me souviens même plus exactement de ce que j’ai fait. Je m’étais jamais battue avant, j’ai frappé au hasard, j’ai pas fait exprès de lui crever les yeux. Je savais pas que ça ferait ça. Je voulais juste le repousser et puis de le voir si surpris par mon premier coup… j’en ai eu plus rien à foutre qu’il me fasse mal, que je rate mon coup ou que ses potes interviennent et que je fasse démonter par quatre ou cinq jeunes gars éméchés. Aujourd’hui, je me dis que pour moi, d’un coup, c’était devenu de l’ordre du possible de renverser la situation et que je voulais lui montrer comment c’était, de se sentir impuissant…
Même les mots s’y mettent. « Se sentir impuissant », c’est ridicule. On dirait que je voulais lui montrer qu’il pouvait pas avoir d’érection. C’est pas ça que je veux dire.

« Maman, si ça te fait pleurer tout le temps, de venir me voir, te sens pas obligée… Je sais que je suis pas dans mon état normal. Je t’en voudrai pas et il faut pas que tu t’en veuilles. Non, ce n’est pas ton rôle de mère. Tu as l’air fatiguée, maman. Tu arrives à dormir ? »

C’est compliqué… Moi, j’ai bien aimé être une fille, mais j’ai toujours trouvé ça compliqué, sauf que j’avais jamais vraiment pensé à pourquoi je trouvais ça compliqué.
Toute petite, c’était pas sorcier de remarquer qu’être une fille, c’est quand même moins bien vu qu’être un garçon. On est gentiment dissuadées de tout, sauf d’être jolies et obéissantes… Moi, j’ai toujours été plutôt docile, alors je faisais comme on me disait de faire. J’avais vraiment envie d’être princesse, plus tard, ça m’allait bien.
Puis surtout, à l’époque, je pensais que j’étais pas n’importe quelle fille.
Je me défendais pas mal aux billes. J’étais nulle à l’élastique, mais franchement, qu’est-ce qui compte le plus ? Sauter en rythme ou gagner des billes et ramener chez soi un sac de plus en plus lourd ? On savait bien, tous, que c’était ça qui était important : ramener chez soi le soir ce qu’on avait gagné dans la journée.
Je mettais des raclées à mes cousins quand on faisait des concours de bras de fer, j’étais fière, j’avais leur respect.
Et puis, il y a eu l’adolescence. Dopés à la testostérone, ils se sont mis à gagner et à en être tout fiers, alors que franchement, y avait rien qu’ils avaient fait pour mériter ça.
Pendant ce temps-là, on me regardait les seins, pour voir si ça poussait… OK, on se moquait des voix éraillées de mes cousins, mais une voix éraillée, ça n’a rien de sexuel, alors que des seins… Je pensais tout de suite à mes poils qui venaient en bas, aux règles que j’allais avoir, à tout ce que ça impliquait, à tous les trucs que j’allais devoir mettre à l’intérieur de moi : des tampons, le regard d’un gynéco, une bite… Ça n’existait pas du tout, avant, mon vagin et là, d’un coup, c’était plus fréquenté qu’une gare à la veille des vacances.
Avant, vous êtes totalement asexuée, vous jouez avec les garçons sans problème et d’un coup, tout le monde pense à votre vagin.
Mais toi, la fille, faut surtout pas que t’aies l’air d’y penser, c’est dangereux. C’est dangereux pour ton corps, c’est dangereux pour ta réputation, il va t’arriver des trucs, il faut pas. En même temps, on y pense pour toi et on te le rappelle, souvent, que tu as un vagin, là, une ouverture dans ton corps, faite pour qu’on y entre… Qu’on pénètre le château fort !
Et la princesse, en haut de sa tour, peut rien faire d’autre que de regarder les ennemis entrer dans son vagin.

Je peux pas raconter ça à ma mère, elle se croit déjà responsable de ce qui m’arrive, de ce qui est arrivé à ce gentil jeune homme, de ce qui arrive à cette autre maman, à ce papa, à ces jeunes qui ont perdu un ami à cause de sa fille… Elle porte tout ça, ma mère.
Je crois qu’elle me croirait folle ou qu’elle deviendrait folle. J’ai assez fait de dégâts comme ça. Alors je lui dis que ça se passe bien en thérapie, qu’un jour, je vais reprendre mes études, qu’elle est pas obligée de venir à chaque parloir.

Ma mère n’est pas venue. Je me sens seule, mais je suis fière d’elle. Je pense qu’elle va se sentir coupable, mais peut-être qu’un jour, elle ira mieux.

Le psy m’en a parlé. « Votre mère vient toujours vous voir ? »
Oh bah alors, quel hasard ! Justement, ma mère est pas venue pour la première fois depuis mon incarcération ! Connard…
J’ai assez peu parlé. J’ai insisté sur le fait que je comprenais que ma mère avait besoin de repos. Il a dit que c’était sûrement très dur aussi pour elle et aussi qu’il était nécessaire que je me réconcilie avec ma féminité. J’ai dit d’accord. Et merci aussi, je suppose.

Sérieusement, comment veut-il qu’on soit pas en conflit avec la féminité ?

Tout le temps, pour tenir sa place de fille, faut être jolie, mais pas jolie n’importe comment, attention ! Faut être jolie mince avec des formes et pas de poils et tant pis si dans la vraie vie, les filles, ça a des poils et de la cellulite et que ça fait pas toujours du 36 et que c’est pas toujours jolie comme ça. Tant pis si t’as un long nez, un gros cul, une vilaine peau ou des cheveux filasses. Les mecs, c’est chauve, c’est moche, c’est vieux, mais c’est pas pareil.
Et si t’es pas tout ça, t’es un pot à tabac, un boudin, un roquet, une moche, une gouine, une pauvre fille, une ratée. Et si t’es tout ça, t’es superficielle, pétasse, pute ou alors si t’as la classe, y a juste à attendre de te voir vieillir pour que ça aussi, ça soit fini pour toi. Puis de toute façon, tu vas moins gagner, moins progresser, rester en-dessous, histoire que tu gardes à l’esprit que t’es sous contrôle.
Il faut regarder tout ça avec calme, avec recul… Ecouter des blagues misogynes en riant poliment, ne pas le prendre personnellement, surtout, ne pas se sentir concernée, même. Mais comment faire ? Comment faire pour pas se sentir concernée ? Expliquez-moi comment je dois faire.

A mon avis, et je vous dis ça avec mes trois cachetons quotidiens et je vous emmerde, c’est ça qui rend folle. Il faudrait qu’on agisse comme si on n’avait pas de vagin, alors que toute la société nous rappelle en permanence qu’on a un vagin qui est comme une porte d’accès, à tout le monde.
Entrez, c’est ouvert ! Les filles sont ouvertes !
Il y a des moments, je me sens comme une impasse dans laquelle n’importe quel type peut aller se soulager.

Plus j’y pense, plus je me dis que c’est pas moi qui suis dingue. Et que les choses ont commencé à aller mal pour moi bien avant ce concert.
OK, c’est pas de bol pour ce jeune type qui est mort, mais franchement, c’est pas de bol pour tellement de femmes tout le temps, partout. Si je me souviens bien, ses copains, au type, ils ont trouvé ça super drôle de me voir paniquer et pas réussir à éloigner leur copain. Mais ça n’a empêché personne de les croire quand ils sont venus dire à quel point leur copain était un mec bien et gentil. Comme eux. Ils étaient juste des jeunes mecs bien… des mecs normaux… Simplement, ça les faisait rire que je panique et que je sache plus quoi faire, c’est normal, c’est comme ça que les mecs normaux s’amusent avec les filles normales.

Tu me crois pas ? Tu trouves que j’exagère ?
Regarde, toutes les meufs qui sont enfermées ici sont là à cause d’un mec… Je suis pas sûre que ce soit la même dans une prison pour hommes. Et tu sais quoi ? On est toutes des filles normales. Faut faire gaffe, avec les filles normales.”