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Parti Pirate et transphobie

Grâce à un contact Facebook, je suis tombée ce matin sur la liste de discussion nationale du Parti Pirate, dans une conversation à propos de Chelsea Manning.

Cette conversation tire son origine du fait que le PPAlsace a, le 24 août, retwitté un article parlant de Manning au masculin et a tenté de justifier cela en expliquant que “Manning souhaite qu’on parle de lui au masculin”. Ce qui est faux ; Chelsea Manning a publiquement demandé que l’on s’adresse à elle au féminin, à part dans les courriers qui lui sont adressés directement à la prison dans laquelle elle est détenue, pour la simple et bonne raison qu’ils ne lui parviendraient pas s’ils étaient envoyés à un autre nom que son nom de naissance.

La personne qui a soulevé le problème, Alda, a été dénigrée sur Twitter, puis harcelée. Alda a aussi reçu des menaces par SMS. La personne envoyant ces menaces, @LouPirate sur Twitter, utilise aussi le compte Twitter du PPAlsace pour troller/harceler Alda. Les autre Pirates trouvent ça très très rigolo. Le déroulement complet de la conversation est accessible ici.

Une discussion s’est donc engagée sur la liste mail nationale à propos de cette histoire. Paul Cmal, un sympathisant ou membre du parti, fait remarquer que le tweet était, de fait, transphobe. On lui demande donc de s’excuser auprès du Parti Pirate car il “entretient un malentendu”. (On vient donc de lui demander de s’excuser d’avoir pointé du doigt la transphobie d’un membre du PP, qui plus est qui refuse de dévoiler son pseudo et tweete avec le compte du PP Alsace).

La liste de discussion mail du Parti Pirate étant publique, nous avons donc accès à tous les mails. Envie de vomir en lisant  les propos transphobes et violents qui y sont tenus ; “la maning je peu la prendre dans tous les sens on peu mm si mettre à plusieur, tu n’aura rien de mieu qu’un sac à foutre”, les rappels à la “biologie” qui fleurent bon la manif pour tous, etc.

Ce qui me donne encore plus envie de vomir ? Que personne ne réagisse, ou très mollement, sur la mailing list. Au bout d’une chaîne de messages transphobes, discriminants, essentialistes, appelant au viol, dégueulasses en un mot, de l’ami aurelien@replicant.io, quelqu’un finit par forwarder les propos à Mistral, co-secrétaire national du PP, qui explique que c’est pas bien, que Aurélien doit se “faire oublier”. Très bien, très bien, très bien.

À part ce mol rappel à l’ordre, qui reste dans le cadre d’une conversation entre le troll transphobe et Mistral qui joue le rôle de modérateur des propos ? Quelques protestations sur la liste mail, des essais de pédagogie, (Koala qui a la classe, comme d’habitude). Puis des gens qui râlent parce que “ce débat est inutile, arrêtez de monter sur vos grands chevaux. Puis Solarus qui proteste que “tout le monde a fait l’erreur et c’est un problème compliqué” (Indice : si quelqu’un demande publiquement à ce qu’on l’appelle elle, on l’appelle elle, Sherlock). Puis F. Vermorel qui explique doctement que “le PPAlsace ne présentera des excuses à Manning que si elle l’a demandé et justifié sa demande”.

…sérieusement ?

Mes chers amis du PP.

J’avais confiance en vous, un peu. Même après m’être foutue de votre gueule au sujet de votre manque de culture politique et de votre naïveté. Je vous aimais bien. Ça s’était déjà pas mal cassé la gueule au moment de l’affaire Marquise/Romain Devouassoux, et puis je m’étais dit que peut-être c’était exceptionnel, que finalement y’en avait peut-être des gens bien chez vous.

Mais là, vous nous ressortez la même excuse : il n’y a pas de scandale, c’est un malentendu, etc, etc. Au-delà du gros troll transphobe et qui mérite des baffes (les trolles existent, ils sont là pour emmerder le monde, tout le monde est au courant), le fait que personne ne prenne position pour tacler les comportements inadmissibles est en soi un comportement inadmissible. Le fait que la seule réponse qui soit proposée est la saisie de la Codec est en soi quelque chose de marrant.
 Mais surtout, le fait que la plupart des membres de la liste de discussion aient souhaité faire disparaître le débat en claquant des doigts, en n’en parlant pas, est une énorme lâcheté collective.

Vous vous sentez proche du Parti Pirate ? Super. Vous êtes au courant, quand même, que le Parti Pirate est censé défendre les droits et les libertés fondamentaux ? Parce que, clairement, ce n’est pas ce qui est mis en œuvre pour le moment.
Dans la société dans laquelle nous vivons, il y a des structures d’oppression (racisme, sexisme, transphobie, etc). Quand on ne fait pas partie de la catégorie qui subit l’oppression, on a une position plus confortable. Quand on n’utilise pas son énergie pour essayer de faire que les personnes autour de soi ne perpétuent pas ces oppressions, on valide ces oppressions. Quand on se tait sur des propos transphobes, sexistes, faisant l’apologie du viol, on les valide par défaut. Ce n’est pas le rôle des personnes trans* ou féministes de faire votre éducation ; vous auriez pu réagir collectivement au troll pour lui dire de se taire. Vous ne l’avez pas fait. Paradoxalement, vos molles protestations en ont même rajouté.

Mes chers Pirates, soyez honnêtes sur vos intentions : si vous n’êtes pas prêts à l’ouvrir un peu sur les listes mails pour faire que des personnes ne soient pas discriminées en fonction de ce qu’elles sont (des femmes, des personnes trans*, des personnes racisées), vous ne défendez pas les droits et libertés fondamentaux. Vous défendez vos propres droits et vos propres libertés ; soyez honnêtes, dites-le.
C’est chevaleresque et confortable d’attaquer les vilains États qui restreignent nos libertés et Internet. Tellement plus que de se mouiller un peu sur une liste mail pour reconnaître qu’en fait, “défendre les droits et libertés fondamentales”, ça commence par apprendre à reconnaître que des fois, collectivement, on se comporte comme des abrutis.

Alors, mes “chers” Pirates, avec tout le respect que je vous dois, vous n’aurez ni mon argent, ni mon énergie, ni mes voix, même si je votais. Et ne venez pas me dire “on ne savait pas”. Vous savez. Vous savez utiliser Internet. Vous le faites super bien pour aller emmerder les députés européens. Apprenez à le faire pour vous remettre en cause.

Chelsea Manning, I love you.

[EDIT du 23/08/13 à 17h : reformulation du rôle de C. Manning dans l’affaire Wikileaks]

Vous avez tous et toutes entendu parler de B. Manning et de l’affaire Wikileaks, non ?

Aujourd’hui, 24h après la sentence qui la condamne à 35 ans de prison pour avoir fait fuiter 700 000 documents “confidentiels” appartenant au gouvernement des États-Unis, Manning révèle sa transidentité dans cette interview, expliquant que son prénom est Chelsea, et qu’elle désire que l’on s’adresse à elle avec des pronoms féminins. Elle annonce également son intention de commencer un traitement hormonal le plus rapidement possible.

Je sais que c’est peu, mais je voudrais ici exprimer mon immense amour et soutien à Chelsea, qui non seulement a eu le courage incroyable de révéler les crimes de guerre commis par les États-Unis  (et au passage d’aider le bien commun, le datalove et la transparence gouvernementale mondiale), mais qui a aussi eu celui d’annoncer son identité de femme trans* publiquement.

Chelsea, quoi que tu fasses, tu as mon entier soutien de femme, d’activiste, de queer, et de geek. Les années qui suivent vont peut-être être difficiles à vivre, mais je te porte définitivement mon respect et mon affection.

Laguagematters

Sinon, les journaux reprennent les mêmes informations en boucle depuis une heure, en donnant à cette personne le mauvais genre, ça m’énerve vraiment super fort. Pourquoi appeler une personne “il” alors qu’elle se définit comme “elle” ?

Également, la transphobie des commentateurs me tue. En quoi, juste parce qu’une personne est différente de ce que vous connaissez, c’est une personne tordue, malade dans sa tête, en quoi elle mérite des insultes ? Vous vous rendez compte que quand une personne est trans* elle subit ça tous les jours ? Qui mérite ça ? Traitez les gens comme des personnes, bon sang.

Les mots sont importants. Respectez les personnes transgenre, utilisez les bons pronoms – leurs pronoms.

Image : ici.

Un essai d’analyse de la Slutwalk : prédateurs, inclusivité et neutralité

Si tu es lecteur/lectrice de ce blog depuis un bout de temps, tu sais que j’ai participé à la Sluwalk de Toulouse en octobre dernier. Les conditions mêmes de la marche et les gens qui l’organisaient m’avait pas spécialement plu, je l’avais dit, ça avait fait un débat au demeurant intéressant sur le niveau de radicalité qu’on peut souhaiter mettre dans notre féminisme.

Comme la marche est rééditée cette année, j’ai décidé de me pencher sur l’appel à manifester pour voir un peu ce que ça disait.  L’appel à manifester de Slutwalk Toulouse est un copié-collé de la FAQ du site Slutwalk France (captures d’écran suivantes, datant du 14 août 2013).

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Donc.
 Ce texte a le mérite de rappeler plusieurs choses sur la naissance du mouvement Slutwalk (si on peut appeler ça un mouvement), notamment en termes historiques. Cependant, d’après la page “About” du site SlutWalk Toronto, l’évènement a eu lieu à Toronto et non à New York ; soyons précisEs.

 Il me semble important et nécessaire de rappeler pourquoi des personnes peuvent avoir envie de marcher dans la rue quand quelqu’un nous dit que c’est de la faute de notre habillement ou comportement si on est agresséEs ou violéEs.
Cependant, à mon avis, il y a des termes et des idées qui sont critiquables dans le développement, et c’est sur elles que je veux revenir ici.

Des difficultés de formulation ?

Tout d’abord, l’énumération qui constitue le paragraphe “Qu’est-ce qu’une SlutWalk ou Marche des Salopes ?” me pose plusieurs problèmes au niveau politique.
Poser la nécessité de rappeler qu’il faut que les personnes victimes de violence soient entendues par la police, c’est bien. Être “en faveur d’une meilleure communication entre  les services de protection et la société dans son ensemble”, “réclamer des moyens concrets au  gouvernement pour lutter contre le sexisme” c’est sympa aussi. Mais où sont ces revendications dans la marche ? Où sont-elles exprimées concrètement ? Je ne les vois pas.

Et surtout, rappeler ces nécessités sans pousser l’analyse plus loin, sans décortiquer  le système qui fait que ces problèmes existent me semble un peu léger au niveau théorique.

Pour ajouter de la râlerie à mon propos, je ne vois pas en quoi passer par les services de police serait un critère obligé de l’après-viol. Même si la police affiche de temps en temps que ses agents sont formés pour reconnaître les cas de viol et protéger les victimes, je continue de rencontrer des personnes qui me disent être allées porter plainte après un viol et qu’on ait refusé de recevoir leur plainte (parce qu’elles étaient en couple avec le violeur, ou parce qu’elles avaient bu, ou encore parce qu’elles étaient putes…). Il ne faut pas oublier que la police perpétue les logiques d’oppression (sexiste, raciste, transphobe, etc) sans les déconstruire ; la parole de toutEs les plaignantEs n’est pas prise en compte de la même façon, voire même peut être ridiculisée, moquée, dans certains cas.

Il m’est également difficile d’entendre le mot “prédateur”, surtout mis en majuscule.

Qu’est-ce qu’un prédateur ?

Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et un violeur un violeur ? L’image du prédateur évoque un type qui rôde dans l’ombre pour brusquement sauter sur sa proie par-derrière. Je ne suis pas une proie, nous ne somme pas dans la savane, je suis une personne, les viols sont commis par des violeurs.

Qualifier les violeurs de prédateurs, c’est renforcer l’image du type qui traîne dans la ruelle sombre et qui attaque une femme jeune et innocente par surprise. Cette image n’a pas besoin d’être renforcée, elle est déjà le stéréotype dominant sur le viol et elle fait beaucoup de mal, parce que tout d’abord elle réduit les libertés des femmes en leur insufflant la peur de l’espace public dès l’enfance, et ensuite parce qu’elle réduit la définition du viol à un cas bien précis en taisant les autres formes de viol (viol par le conjoint, par le patron, par la famille, sur des personnes non-jeunes ou non “innocentes” etc).

Enfin parce qu’un prédateur chasse des proies, et que nous ne sommes pas de pauvres gazelles sans défense. Nous pouvons avoir conscience de notre force. Nous pouvons nous défendre, et nous le désirons.

Pour finir, je me demande avec ébahissement pourquoi, à aucun moment dans ce texte de présentation, n’est évoquée la récupération du mot de “salope” pour en faire quelque chose de positif et un motif de fierté. Pourtant, c’était le but basique de la première Slutwalk, arriver à retourner le stigmate de la salope en emblème, se le réapproprier pour en être fières, et dire “Oui, nous sommes des salopes, si être une salope veut dire nous comporter/habiller/déplacer comme nous le désirons, et nous avons des droits”.

Non-inclusion et blanchitude

Pour bien parler de ce que représente ce texte, il faut parler de ce qui s’y trouve, mais également de ce qui ne s’y trouve pas.

Je note dedans un certain effort de mixité dans les formulations, je suppose pour faire passer le message que les hommes aussi peuvent être violés. Ou que tout le monde peut réagir contre le sexisme et le viol.

Bien que je ne trouve pas ça logique parce que les logiques qui tournent autour du viol des hommes ne sont pas celles du slut-shaming mais plutôt de l’homophobie, pourquoi pas. Cool. On est tous contre le viol ! Youpie !

Que la marche ne se dise pas non-mixte a priori ne me pose pas de problème. J’entends qu’il y a des endroits et des moments non-mixtes et d’autres mixtes, et qu’on peut aussi vouloir lutter ensemble.

Ce qui, par contre, me pose problème, c’est de mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol. Nous ne sommes pas égalEs par rapport au viol.

Le mythe de la sororité (on est toutes pareilles/solidaires parce qu’on est des femmes) est une jolie histoire qu’on se raconte depuis les années 1970. Je conçois qu’on pouvait en avoir besoin à ce moment-là, qu’on peut même encore avoir besoin de cette idée, parce que se serrer les coudes ça fait du bien, se sentir appartenir aussi.

Sauf que voilà : on n’est pas toutEs égalEs dans notre “condition” (de femme, si ça veut même dire quelque chose de formuler les choses comme ça…même si formuler la menace du viol comme quelque chose d’appartenant primairement aux femmes est hyper excluant, notamment pour les mecs trans*).

Pour commencer, le mythe de la sororité peut être super excluant pour les personnes trans* (On a toutes un vagin/un utérus = on est toutes des femmes ? Non, non, il y a des femmes qui n’ont pas de vagin, faire cette équation femme=utérus ou quoi est essentialisant, excluant, et horrible).

Sauf que voilà : on a beaucoup plus de chances d’être violée si on est racisée, trans*, pute/travailleur-euse du sexe, handicapée.

De plus, en appartenant à un groupe stigmatisé/défavorisé, on a beaucoup de chances de se sentir moins légitime à parler, à occuper l’espace public, que des personnes cisgenre, blanches, valides, non-putes.

On peut ajouter à ça que le mouvement Slutwalk en lui-même fait face à des accusations de racisme depuis une paire d’années, et que la légitimité blanche est vraiment un truc à examiner en profondeur si on ne veut pas passer à côté des voix de personnes qui sont tout aussi importantes pour le féminisme que nous, femmes blanches cisgenrées.

Ce qui fait que mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol, c’est nier ces réalités-là, c’est perpétuer le status quo qui invisibilise les expériences  spécifiques des personnes racisées, trans*, putes, handi.

Je trouverais ça bien qu’un morceau de texte ou appel à manifester reconnaisse les expériences de ces personnes et les invite spécifiquement à manifester ; sans pour autant faire des manifs non-mixtes si vraiment l’objectif général de la Slutwalk est de rassembler, mais, comme on le verra plus tard dans ce texte, maintenir le status quo, c’est maintenir les rapports de pouvoir.

Consensualisme et pacifisme

Au cours du texte de présentation, on trouve plusieurs occurences du concept de paix, de consensus, de dialogue, etc.

A première vue, faire d’une marche contre le viol “un lieu PAISIBLE d’échanges pour inviter les gens au dialogue” part d’une bonne intention. Le dialogue, la paix, quoi de plus beau, politiquement ? Oui mais… oui mais non. Le viol, c’est une atteinte insupportable à la dignité, à la liberté et aux droits d’une personne. Quand on est victime de viols ou d’agressions sexuelles, on peut et on a le droit d’être en colère ; on peut ne pas vouloir être paisible. Quand on est victime de slut-shaming, de même. Et je pense qu’une marche contre le slut-shaming et le viol devrait permettre d’exprimer cette colère. Le dialogue, c’est bien, mais pourquoi, en fait ? Vous pensez que le “dialogue” permettra que les violeurs arrêtent de violer ? Tiens, ça me rappelle une histoire d’oppression raciale et de boycott de bus (indice : l’oppression ne s’arrête pas parce qu’on dialogue bien gentiment avec les oppresseurs).

Il faut que les viols cessent. Il faut que la honte et la peur changent  de  camp, non ? À quoi sert de proclamer qu’on veut la paix et le consensus pour un sujet aussi grave ?

Le bouquet final de l’absurdité politique de ce texte est peut-être représenté par la dernière phrase :  “La marche étant ouverte à TOUS, elle se veut  consensuelle, politiquement neutre et tolérante. Ce n’est pas  l’occasion d’imposer violemment aux autres un style de vie, une  orientation sexuelle, des croyances ou des idées politiques…. Tout le monde doit être à l’aise et passer un bon moment !”

Que la marche soit consensuelle, pourquoi pas. Tout le monde est contre le viol, a priori, non ? C’est cool, d’être contre le viol.

Qu’elle soit “tolérante”, déjà, m’embête un peu plus. Tolérante par rapport à quoi, et envers qui ? J’ai été violée. Je connais plein de personnes qui ont été violées et/ou agressées sexuellement. De quelle tolérance se prévaut-on dans une marche qui est contre le viol ? On est tolérantEs par rapport aux personnes violées, c’est-à-dire qu’on tolère leur présence et leur existence ? Merci, vraiment, c’est trop d’honneur.

Ou alors on est tolérantEs par rapport aux violeurs ? Il peuvent eux aussi être à l’aise et venir passer un bon moment ? (Manifester contre le viol = passer un bon moment ? C’est sûr que quand je pense aux fois où j’ai été violée, ma seule envie est de boire un thé avec des bisounours roses, vraiment).

Mais une marche contre le viol “politiquement neutre” ? Excusez-moi pendant que je me roule par terre. Comment peut-on être politiquement neutre quand on prend position contre le viol et les structures qui entretiennent la culture du viol ?

Le privé est politique. Ce qui se passe dans ma culotte, c’est politique. Surtout quand j’y trouve une main, un objet ou un pénis qui n’a pas été invité à y être. Le rapport de force social défavorable aux personnes violées est politique. L’idée que les personnes sont violées parce qu’elles s’habillent comme des putes est politique, elle vient d’un système politique construit.

Neutralité ? Non. Pas possible.

“Si  vous restez neutre dans une situation d’injustice, vous avez choisi  l’oppresseur. Si un éléphant marche sur la queue d’une souris et que  vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre  neutralité”. Desmond Tutu.

Être neutre par rapport au viol, c’est cautionner le fait que le viol existe et que la culture du viol se maintient.

Prendre position contre le viol, c’est être féministe. À un moment, il faut choisir son camp. Sinon, ça veut dire qu’on privilégie le marketing politique (ne pas faire peur aux gens avec le grand méchant mot “féminisme”) par rapport aux droits des personnes pour et avec lesquelles on est censéE lutter.

Conclusion :

Finalement, j’aime le concept de SlutWalk. J’ai aimé ça dès que j’ai vu les premières photos de celle de Toronto en 2011. J’aime le fait de se réapproprier la rue tout en disant aux slut-shamers que la façon dont on s’habille nous appartient, que rien ne justifie jamais un viol, que le responsable c’est le violeur.

Mais je n’aime pas la Slutwalk comme elle est faite maintenant.

Je n’ai pas envie d’être là pour faire joli, ni pour faire plaisir aux journalistes.
Je n’ai pas envie de nourrir les stéréotypes dominants sur le viol en taisant les autres réalités.
Je n’ai pas envie de perpétuer un féminisme blanc raciste, transphobe, essentialiste et anti-putes, même si c’est juste par manque de réflexion.
Je n’ai pas envie d’être neutre, ni gentille, ni bien élevée quand on me parle de viol.

Ceci n’est pas une attaque gratuite ; plutôt une proposition de réflexion. Les féministes d’Amérique du Nord sont capables de réfléchir en termes d’inclusivité et d’intersectionnalité : pourquoi pas nous ?

Ceci est un appel pour que le féminisme français devienne une vraie force sociale, une révolte et une solidarité qui incluent vraiment toutes les personnes souffrant des systèmes de domination.

Sidérée

Oui. Je suis sidérée.

Ça fait plusieurs mois que la situation est tendue, douloureuse, difficile.

Ça fait plusieurs mois que des copains se font tabasser dans la rue parce qu’ils marchent main dans la mains (Vous vous souvenez de Wilfried ?). Ça fait plusieurs mois que des copines se font insulter, frapper, cracher à la gueule. Sale gouine, sucez vos pères. Ça fait plusieurs mois que les bras m’en tombent de lire dans les journaux ce qui se passe.

Ça fait plusieurs mois que la violence est constante. Tous les jours. Tous les jours j’entends des propos à faire frémir, que ce soit dans mon boulot, dans la rue, en famille, sur Internet. “Les pédés, faut les jeter du haut d’une montagne Madame !” (au travail). “Non mais quand on a CHOISI l’homosexualité qui est un mode de vie stérile, il faut assumer qu’on ne peut pas avoir d’enfants. Mesdames, si vraiment vous êtes lesbiennes et que vous voulez des enfants, il existe un moyen simple, hein : coucher avec un homme !” (à la radio). “Les taux de suicide 13 fois plus hauts chez les jeunes homosexuel-LE-s que chez les jeunes hétér@s ? La sélection naturelle !” (Les mères veilleuses du Capitole). “Je ne suis pas homophobe mais quand même… deux pédés auront jamais les qualités pour élever correctement un enfant !” (Facebook).

Ils se disent contre l’homophobie, tolérants avec les sexualités non-hétéras. Mais on sait bien qu’ils nous pensent moins bien qu’eux. Et qu’ils manifestent aux côtés de gens à qui ça ne fait pas peur de tabasser des transpédégouines, de faire des saluts nazis, de nous souhaiter la mort et la torture.

Tous les jours, je me lève avec la peur. Oh, pas une peur énorme et paralysante et terrifiante, mais la peur. D’apprendre qu’un ou une de mes potes a été tabassé-e à mort. Que les remarques homophobes aient finalement fait péter un câble à l’une ou l’autre d’entre nous et le ou la pousser à commettre l’irréparable.

Ça fait des mois que j’attends la tragédie.

Ça fait des mois que la tristesse le dispute à la colère dans ma tête et dans mes actions de tous les jours. Aller pleurer chez moi sur mon ordi. Ou répondre aux connards sur Internet. Ou aller à un millième rassemblement contre l’homophobie. Ou faire une centième action coup-de-poing.

Juste pour défendre nos droits. Pour dire “On est là”. Pour se sentir un peu plus fortEs. Pour pas retourner pleurer chez nous tous seuls, toutes seules. Pour faire passer le message aux kids qui sont chez eux avec des parents homophobes et à qui ça donne envie de mourir. Pour faire un peu de bruit.

Et ça fait des plombes qu’on se prend des beignes. Et qu’on rentre à la maison en sachant que ces gens pensent qu’on est des perversEs, des dévientEs, qu’il faut qu’on brûle. Ou qu’ils pensent pas ça ouvertement, mais quand même, “je suis pas homophobe mais les pédés…”.

Je suis fatiguée. Et j’ai la rage. Cette tension constante m’épuise. Cette façon de me demander tous les jours qu’est-ce qui va nous tomber sur la gueule encore ? Une beigne, un crachat, un vieux connard de psy qui propose “que des couples de lesbiennes mettent un lit vide dans leur chambre pour symboliser la présence du père” (Aldo Naouri), une insulte, un autocollant de Civitas… Des gens qui “en ont marre d’entendre parler de ces histoires”, des gens qui pensent que “ils ont le PACS faut arrêter de nous faire chier maintenant”.

Qu’ils agressent un type dans un bar pour le laisser gravement handicapé, qu’ils tagguent “White Power” sur les murs, qu’ils commettent des viols punitifs, des ratonnades, qu’ils tabassent des pédés, qu’ils crachent sur des potes mecs cis qui mettent des jupes, c’est toujours la même chose. Ils se sentent autorisés à nous faire de pire en pire. Ils nous font de pire en pire.

 

On ose nous dire que la France est un pays en paix.

Hier soir un gamin est mort. Il avait 19 ans. Il s’appelait Clément. Il avait l’âge de ma soeur. Il avait sûrement plein de trucs à faire dans sa vie. Mais il est mort. Et ces connards courent toujours.

Je suis fatiguée. Et j’ai la rage. C’était même pas mon pote, et j’ai la rage. J’ai envie de pleurer pendant mille ans, et j’ai aussi envie de brûler tous les fachos. J’en ai rien à foutre de la spirale de la violence. Elle est commencée maintenant. J’ai envie de voir mes copains et copines se soulever, exploser le béton, mettre le feu à tout, et se balader en ville avec des cutters.

On ne méritait pas ça. Personne ne méritait ça. Mais maintenant c’est plus le moment d’être non-violentEs. C’est plus le moment de tendre l’autre joue. Ça ne les fera jamais reculer qu’on fasse des kiss-in et des die-in et des rassemblements bavards contre l’homophobie. Ça les ferait plutôt rigoler et ils continueront leurs petites balades de nuit pour casser du pédé.

J’en ai plus rien à foutre.

Je suis fatiguée, et j’ai la haine.

Homophobie et transphobie quotidiennes

Il y a deux jours, j’étais à une projection de courts-métrages dans le cadre de la sixième édition du festival XXYZ.

Pour être honnête, j’ai pas vu beaucoup de films parce que je suis arrivée à la bourre à la projection.

Par contre, entre le début de ma soirée et la petite heure que j’ai passée à discuter avec les potes de la scène queer/trans-pédé-gouine toulousaine, il s’est passé deux trucs qui m’ont interrogée, et je tiens à les partager ici.

D’abord, j’ai rejoint un groupe de potes pour marcher vers Chez Ta Mère (le bar qui accueille l’évènement). On était six ou sept dont deux copines M2F (Male To Female, personne trans-identité née “garçon” mais se sentant “fille”. Par opposition à F2M, personne née “fille” mais se sentant “garçon” donc s’habillant et se comportant comme tel). Donc je marchais avec mes potes, et comme tous les vendredis soirs, il y avait des vieux gars qui traînaient dans les rues. Sur le chemin du bar j’ai entendu ces vieux gars grommeler un truc du genre “Oh les travelos dans notre quartier on en veut pas”. Je me suis retournée vers eux, je me suis arrêtée, et j’ai dit un truc genre “Non mais tu buggues, là ? Du respect, c’est possible?” (j’ai aussi dit d’autres trucs moins bien élevé mais je me souviens pas) à voix bien haute dans la rue. Mes potes ont juste marché plus rapidement en baissant la tête et en me disant “vite, on se tire de là, on va se faire tabasser”.
Quand je suis arrivée au bar, tout le monde était plus ou moins détendu. Sauf un copain à nous, qui était parti faire pipi dans une ruelle. Deux mecs sont arrivés derrière lui et lui ont demandé s’il était pédé, il a dit “oui”, et il s’est fait éclater une bouteille sur le crâne. Alors on s’est dit entre nous qu’on se raccompagnait pour ne pas avoir à rentrer seul-e-s.

Je retire plusieurs trucs de cette soirée. Au final, j’apprécie la réaction de solidarité des gen-te-s présent-e-s ; tout le monde intègre qu’il y a des risques (qu’on soit une femme, une personne trans, un garçon qui ne correspond pas aux codes de la masculinité) à se balader dans l’espace public quand on est déviant-e par rapport à la norme de genre.  Par voie de conséquence, tout le monde s’arrange pour minimiser ces risques en essayant de devenir plus fort-e dans sa tête par rapport aux situations qui nous mettent en danger, en apprenant l’autodéfense, en posant nos limites, et en s’organisant avec les copines pour que notre vie quotidienne soit plus sûre.

En même temps, je mesure une fois de plus le pouvoir de l”homophobie, de la transphobie et du patriarcat en général.

Si mes potes M2F se font emmerder et agresser plus que mes potes F2M, ce n’est pas un hasard. Si je fais moins face à des agressions transphobes que les personnes M2F, non plus. Je me sens parfois trans. Je porte peu d’habits féminins, j’ai une coupe de cheveux masculine, je fais de la mécanique, je n’ai pas peur de l’agressivité dans la rue, je parle fort, bref, je me comporte “comme un mec” dans l’espace public. Et pourtant je me fais relativement peu emmerder, et plus “parce que je suis une femme” que parce que je ressemble souvent à un homme.

C’est que la norme de la “masculinité” et la structure patriarcale sont beaucoup plus remises en cause par des personnes nées “de sexe masculin” qui remettent en cause leur genre assigné que par des “filles” qui se virilisent.  Parce que ça fait plus peur aux homophobes de voir une tapette qu’une gouine.

En tout cas, je refuse de rester passive devant ce genre d’agression, que ce soit des agressions faites à mes potes ou à d’autres personnes transpédégouines. Je refuse d’entrer dans le credo pacifiste du “on est plus intelligent-e-s qu’eux/ils sont trop cons laisse tomber”. Personne n’est trop con pour comprendre qu’il fait n’importe quoi. Et à accepter sans répondre les insultes et les humiliations, on finit par juste baisser la tête  systématiquement, alors que ces comportements insultants ne doivent pas être acceptés.

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut essayer de se battre avec dix personnes à la fois si on est tout-e seul-e dans la rue, ni que c’est possible de faire de la pédagogie avec les gros cons. Mais dans le cadre de ces agressions-là, comme dans le cadre du harcèlement sexiste, il y a trois choses extrêmement importantes :

  • Connaître ses propres limites : ce geste, cette parole, ce comportement ne passe pas, je ne le tolère pas.
  • Comprendre qu’on a le droit d’être en colère contre les insultes/harcèlement qu’on subit, et que ça ne fait pas de nous une mauvaise personne.
  • Prendre conscience de son pouvoir personnel : je peux dire non, je peux crier pour attirer l’attention, je peux me battre physiquement/employer la violence.

Et comme dans toute situation de violence, le moment déterminant, ça peut être quelquefois de dire clairement “non, casse-toi” à l’agresseur, qui des fois n’a jamais réfléchi que ça pouvait être une situation de violence pour toi ou que toi, de l’autre côté, tu peux être aussi un être humain. Et bien sûr, si on est témoin d’une situation homophobe/transphobe/sexiste sans en être victime, on peut 1) proposer à la victime de l’aider 2) alerter le plus de monde possible (si ça se passe dans la rue ou dans un lieu public) de ce qui est en train de se passer pour que l’agresseur ait peur et qu’il s’en aille 3) faire bloc avec d’autres copines si la situation dégénère.