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Un essai d’analyse de la Slutwalk : prédateurs, inclusivité et neutralité

Si tu es lecteur/lectrice de ce blog depuis un bout de temps, tu sais que j’ai participé à la Sluwalk de Toulouse en octobre dernier. Les conditions mêmes de la marche et les gens qui l’organisaient m’avait pas spécialement plu, je l’avais dit, ça avait fait un débat au demeurant intéressant sur le niveau de radicalité qu’on peut souhaiter mettre dans notre féminisme.

Comme la marche est rééditée cette année, j’ai décidé de me pencher sur l’appel à manifester pour voir un peu ce que ça disait.  L’appel à manifester de Slutwalk Toulouse est un copié-collé de la FAQ du site Slutwalk France (captures d’écran suivantes, datant du 14 août 2013).

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Donc.
 Ce texte a le mérite de rappeler plusieurs choses sur la naissance du mouvement Slutwalk (si on peut appeler ça un mouvement), notamment en termes historiques. Cependant, d’après la page “About” du site SlutWalk Toronto, l’évènement a eu lieu à Toronto et non à New York ; soyons précisEs.

 Il me semble important et nécessaire de rappeler pourquoi des personnes peuvent avoir envie de marcher dans la rue quand quelqu’un nous dit que c’est de la faute de notre habillement ou comportement si on est agresséEs ou violéEs.
Cependant, à mon avis, il y a des termes et des idées qui sont critiquables dans le développement, et c’est sur elles que je veux revenir ici.

Des difficultés de formulation ?

Tout d’abord, l’énumération qui constitue le paragraphe “Qu’est-ce qu’une SlutWalk ou Marche des Salopes ?” me pose plusieurs problèmes au niveau politique.
Poser la nécessité de rappeler qu’il faut que les personnes victimes de violence soient entendues par la police, c’est bien. Être “en faveur d’une meilleure communication entre  les services de protection et la société dans son ensemble”, “réclamer des moyens concrets au  gouvernement pour lutter contre le sexisme” c’est sympa aussi. Mais où sont ces revendications dans la marche ? Où sont-elles exprimées concrètement ? Je ne les vois pas.

Et surtout, rappeler ces nécessités sans pousser l’analyse plus loin, sans décortiquer  le système qui fait que ces problèmes existent me semble un peu léger au niveau théorique.

Pour ajouter de la râlerie à mon propos, je ne vois pas en quoi passer par les services de police serait un critère obligé de l’après-viol. Même si la police affiche de temps en temps que ses agents sont formés pour reconnaître les cas de viol et protéger les victimes, je continue de rencontrer des personnes qui me disent être allées porter plainte après un viol et qu’on ait refusé de recevoir leur plainte (parce qu’elles étaient en couple avec le violeur, ou parce qu’elles avaient bu, ou encore parce qu’elles étaient putes…). Il ne faut pas oublier que la police perpétue les logiques d’oppression (sexiste, raciste, transphobe, etc) sans les déconstruire ; la parole de toutEs les plaignantEs n’est pas prise en compte de la même façon, voire même peut être ridiculisée, moquée, dans certains cas.

Il m’est également difficile d’entendre le mot “prédateur”, surtout mis en majuscule.

Qu’est-ce qu’un prédateur ?

Pourquoi ne pas appeler un chat un chat et un violeur un violeur ? L’image du prédateur évoque un type qui rôde dans l’ombre pour brusquement sauter sur sa proie par-derrière. Je ne suis pas une proie, nous ne somme pas dans la savane, je suis une personne, les viols sont commis par des violeurs.

Qualifier les violeurs de prédateurs, c’est renforcer l’image du type qui traîne dans la ruelle sombre et qui attaque une femme jeune et innocente par surprise. Cette image n’a pas besoin d’être renforcée, elle est déjà le stéréotype dominant sur le viol et elle fait beaucoup de mal, parce que tout d’abord elle réduit les libertés des femmes en leur insufflant la peur de l’espace public dès l’enfance, et ensuite parce qu’elle réduit la définition du viol à un cas bien précis en taisant les autres formes de viol (viol par le conjoint, par le patron, par la famille, sur des personnes non-jeunes ou non “innocentes” etc).

Enfin parce qu’un prédateur chasse des proies, et que nous ne sommes pas de pauvres gazelles sans défense. Nous pouvons avoir conscience de notre force. Nous pouvons nous défendre, et nous le désirons.

Pour finir, je me demande avec ébahissement pourquoi, à aucun moment dans ce texte de présentation, n’est évoquée la récupération du mot de “salope” pour en faire quelque chose de positif et un motif de fierté. Pourtant, c’était le but basique de la première Slutwalk, arriver à retourner le stigmate de la salope en emblème, se le réapproprier pour en être fières, et dire “Oui, nous sommes des salopes, si être une salope veut dire nous comporter/habiller/déplacer comme nous le désirons, et nous avons des droits”.

Non-inclusion et blanchitude

Pour bien parler de ce que représente ce texte, il faut parler de ce qui s’y trouve, mais également de ce qui ne s’y trouve pas.

Je note dedans un certain effort de mixité dans les formulations, je suppose pour faire passer le message que les hommes aussi peuvent être violés. Ou que tout le monde peut réagir contre le sexisme et le viol.

Bien que je ne trouve pas ça logique parce que les logiques qui tournent autour du viol des hommes ne sont pas celles du slut-shaming mais plutôt de l’homophobie, pourquoi pas. Cool. On est tous contre le viol ! Youpie !

Que la marche ne se dise pas non-mixte a priori ne me pose pas de problème. J’entends qu’il y a des endroits et des moments non-mixtes et d’autres mixtes, et qu’on peut aussi vouloir lutter ensemble.

Ce qui, par contre, me pose problème, c’est de mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol. Nous ne sommes pas égalEs par rapport au viol.

Le mythe de la sororité (on est toutes pareilles/solidaires parce qu’on est des femmes) est une jolie histoire qu’on se raconte depuis les années 1970. Je conçois qu’on pouvait en avoir besoin à ce moment-là, qu’on peut même encore avoir besoin de cette idée, parce que se serrer les coudes ça fait du bien, se sentir appartenir aussi.

Sauf que voilà : on n’est pas toutEs égalEs dans notre “condition” (de femme, si ça veut même dire quelque chose de formuler les choses comme ça…même si formuler la menace du viol comme quelque chose d’appartenant primairement aux femmes est hyper excluant, notamment pour les mecs trans*).

Pour commencer, le mythe de la sororité peut être super excluant pour les personnes trans* (On a toutes un vagin/un utérus = on est toutes des femmes ? Non, non, il y a des femmes qui n’ont pas de vagin, faire cette équation femme=utérus ou quoi est essentialisant, excluant, et horrible).

Sauf que voilà : on a beaucoup plus de chances d’être violée si on est racisée, trans*, pute/travailleur-euse du sexe, handicapée.

De plus, en appartenant à un groupe stigmatisé/défavorisé, on a beaucoup de chances de se sentir moins légitime à parler, à occuper l’espace public, que des personnes cisgenre, blanches, valides, non-putes.

On peut ajouter à ça que le mouvement Slutwalk en lui-même fait face à des accusations de racisme depuis une paire d’années, et que la légitimité blanche est vraiment un truc à examiner en profondeur si on ne veut pas passer à côté des voix de personnes qui sont tout aussi importantes pour le féminisme que nous, femmes blanches cisgenrées.

Ce qui fait que mettre tout le monde sur un pied d’égalité par rapport au viol, c’est nier ces réalités-là, c’est perpétuer le status quo qui invisibilise les expériences  spécifiques des personnes racisées, trans*, putes, handi.

Je trouverais ça bien qu’un morceau de texte ou appel à manifester reconnaisse les expériences de ces personnes et les invite spécifiquement à manifester ; sans pour autant faire des manifs non-mixtes si vraiment l’objectif général de la Slutwalk est de rassembler, mais, comme on le verra plus tard dans ce texte, maintenir le status quo, c’est maintenir les rapports de pouvoir.

Consensualisme et pacifisme

Au cours du texte de présentation, on trouve plusieurs occurences du concept de paix, de consensus, de dialogue, etc.

A première vue, faire d’une marche contre le viol “un lieu PAISIBLE d’échanges pour inviter les gens au dialogue” part d’une bonne intention. Le dialogue, la paix, quoi de plus beau, politiquement ? Oui mais… oui mais non. Le viol, c’est une atteinte insupportable à la dignité, à la liberté et aux droits d’une personne. Quand on est victime de viols ou d’agressions sexuelles, on peut et on a le droit d’être en colère ; on peut ne pas vouloir être paisible. Quand on est victime de slut-shaming, de même. Et je pense qu’une marche contre le slut-shaming et le viol devrait permettre d’exprimer cette colère. Le dialogue, c’est bien, mais pourquoi, en fait ? Vous pensez que le “dialogue” permettra que les violeurs arrêtent de violer ? Tiens, ça me rappelle une histoire d’oppression raciale et de boycott de bus (indice : l’oppression ne s’arrête pas parce qu’on dialogue bien gentiment avec les oppresseurs).

Il faut que les viols cessent. Il faut que la honte et la peur changent  de  camp, non ? À quoi sert de proclamer qu’on veut la paix et le consensus pour un sujet aussi grave ?

Le bouquet final de l’absurdité politique de ce texte est peut-être représenté par la dernière phrase :  “La marche étant ouverte à TOUS, elle se veut  consensuelle, politiquement neutre et tolérante. Ce n’est pas  l’occasion d’imposer violemment aux autres un style de vie, une  orientation sexuelle, des croyances ou des idées politiques…. Tout le monde doit être à l’aise et passer un bon moment !”

Que la marche soit consensuelle, pourquoi pas. Tout le monde est contre le viol, a priori, non ? C’est cool, d’être contre le viol.

Qu’elle soit “tolérante”, déjà, m’embête un peu plus. Tolérante par rapport à quoi, et envers qui ? J’ai été violée. Je connais plein de personnes qui ont été violées et/ou agressées sexuellement. De quelle tolérance se prévaut-on dans une marche qui est contre le viol ? On est tolérantEs par rapport aux personnes violées, c’est-à-dire qu’on tolère leur présence et leur existence ? Merci, vraiment, c’est trop d’honneur.

Ou alors on est tolérantEs par rapport aux violeurs ? Il peuvent eux aussi être à l’aise et venir passer un bon moment ? (Manifester contre le viol = passer un bon moment ? C’est sûr que quand je pense aux fois où j’ai été violée, ma seule envie est de boire un thé avec des bisounours roses, vraiment).

Mais une marche contre le viol “politiquement neutre” ? Excusez-moi pendant que je me roule par terre. Comment peut-on être politiquement neutre quand on prend position contre le viol et les structures qui entretiennent la culture du viol ?

Le privé est politique. Ce qui se passe dans ma culotte, c’est politique. Surtout quand j’y trouve une main, un objet ou un pénis qui n’a pas été invité à y être. Le rapport de force social défavorable aux personnes violées est politique. L’idée que les personnes sont violées parce qu’elles s’habillent comme des putes est politique, elle vient d’un système politique construit.

Neutralité ? Non. Pas possible.

“Si  vous restez neutre dans une situation d’injustice, vous avez choisi  l’oppresseur. Si un éléphant marche sur la queue d’une souris et que  vous dites que vous êtes neutre, la souris n’appréciera pas votre  neutralité”. Desmond Tutu.

Être neutre par rapport au viol, c’est cautionner le fait que le viol existe et que la culture du viol se maintient.

Prendre position contre le viol, c’est être féministe. À un moment, il faut choisir son camp. Sinon, ça veut dire qu’on privilégie le marketing politique (ne pas faire peur aux gens avec le grand méchant mot “féminisme”) par rapport aux droits des personnes pour et avec lesquelles on est censéE lutter.

Conclusion :

Finalement, j’aime le concept de SlutWalk. J’ai aimé ça dès que j’ai vu les premières photos de celle de Toronto en 2011. J’aime le fait de se réapproprier la rue tout en disant aux slut-shamers que la façon dont on s’habille nous appartient, que rien ne justifie jamais un viol, que le responsable c’est le violeur.

Mais je n’aime pas la Slutwalk comme elle est faite maintenant.

Je n’ai pas envie d’être là pour faire joli, ni pour faire plaisir aux journalistes.
Je n’ai pas envie de nourrir les stéréotypes dominants sur le viol en taisant les autres réalités.
Je n’ai pas envie de perpétuer un féminisme blanc raciste, transphobe, essentialiste et anti-putes, même si c’est juste par manque de réflexion.
Je n’ai pas envie d’être neutre, ni gentille, ni bien élevée quand on me parle de viol.

Ceci n’est pas une attaque gratuite ; plutôt une proposition de réflexion. Les féministes d’Amérique du Nord sont capables de réfléchir en termes d’inclusivité et d’intersectionnalité : pourquoi pas nous ?

Ceci est un appel pour que le féminisme français devienne une vraie force sociale, une révolte et une solidarité qui incluent vraiment toutes les personnes souffrant des systèmes de domination.
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Genderqueer

Les femmes sont des femmes, quel que soit leur sexe

Les hommes sont des hommes, de la même façon

Tu peux être les deux à la fois, ou bien un mélange

Ou aucun des deux, si c’est ce que tu veux

Mais les gens sont des gens, quelles que soient leurs parties intimes

Ce qui compte vraiment, c’est ce qu’illes ont dans le coeur

J’ai trouvé ça sur le Tumblr Veille Permanente Féministe.

Ça ressemble pas mal à mon opinion sur le sujet et en plus c’est hyper mignon, alors je ne pouvais que le reposter.

[EDIT]

Je viens de trouver un commentaire d’Ultrapuke sur cet article, donc je le reposte ici et je le “traduis” dans un langage plus compréhensible.

“Que les personnes trans* soient topless sur les dessin est un double standard cissexiste : les personnes habilléEs sont imaginéEs comme forcément cis, alors qu’il n’y aucune raisons que ces personnes soient cis, tandis qu’une personne aux cheveux courts applatissant sa poitrine est forcement trans*. Tout comme ça normalise les corps trans* et cis dans une binarité de à quoi un corps de personne trans*meuf ou mec ressemble. Et puis ce qui est utilisé en tant que binder par la personne qui est sensé être un mec trans* est un ace bandage, et c’est super mauvais pour la santé, il faut surtout pas se binder avec : http://pleasestopcosplaying.tumblr.com/post/11969057576

Pour expliciter le propos :

– Le terme de trans* recouvre plusieurs types d’identités. Pour résumer, on peut dire qu’une personne trans* est une personne qui ne se reconnaît pas dans le genre qui lui a été assigné à la naissance. On peut penser aux identités transsexuel-les (transsexuel-le désigne une personne qui a subi une opération de réassignation de sexe)et transgenre, mais également aux personnes genderqueer, qui peuvent se définir comme sans genre, d’un genre mouvant entre le féminin et le masculin, des deux genres à la fois, d’un troisième genre, ou d’une autre façon.

– Le terme de “cis” désigne une personne qui se reconnaît dans le genre qui lui a été assigné à la naissance.

– Le terme de “cissexiste” désigne l’oppression subie par les personnes trans* de la part des personnes cis, vivant dans un système construit par et pour les personnes cis.

Et pour finir, la dernière phrase du commentaire renvoie à un lien qui explique pourquoi il fait utiliser un binder si on possède des seins et qu’on veut réduire leur taille pour que sa poitrine apparaisse plus plate. Un binder, c’est une sorte de mélange entre un t-shirt moulant et une brassière de sport, en tissu épais, qui permet d’aplatir ses seins sans se faire mal. Si on utilise des bandages de compression, on a toutes les chances de s’étouffer, de se fêler les côtes, de s’évanouir… Ne faites pas ça, les gens. Si vous voulez avoir une poitrine plate, achetez pou fabriquez-vous un binder, pas des bandages de compression.