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“Un sourire !”

Quatorze heures. En plein jour. Je descends l’avenue à vélo. Je vais bosser dans un café. J’ai mon casque sur une oreille (avoir ma musique de l’une, faire gaffe aux voitures de l’autre). Je suis un peu perdue dans ma musique. Je réfléchis à des trucs de sécurité informatique.  Y’a un mec qui marche sur le trottoir, qui me regarde, et qui me lance “Un sourire !”.

Ça paraît tout petit. C’est pas une agression, il ne m’a pas traitée de salope parce que j’étais en jupe, il ne m’a pas demandé de le sucer juste parce que j’étais dans la rue. On peut voir ça comme autre chose qu’une violence. J’ai vécu pire.

Ouais. Mais ce mec, que je connaissais pas et que je reverrai sûrement jamais, a décidé de m’enjoindre de sourire. Juste parce que j’étais là. Parce que mon apparence dit clairement que je suis une femme.

Je ne peux pas m’imaginer qu’il aurait dit la même chose à un mec qui était à vélo au même moment et qui passait sans sourire. Si c’est arrivé à un mec, je veux bien avoir son adresse pour le rencontrer.

Ce mec m’a ordonné de sourire parce que c’est complètement inenvisageable qu’une meuf qui se balade à vélo avec son casque sur les oreilles soit là pour autre chose que pour faire plaisir à sa rétine.

Parce que les meufs, c’est fait pour faire joli. Pour lui faire plaisir, à lui, qui se balade dans la rue.

Parce que c’est invraisemblable d’envisager que j’ai d’autres buts dans la vie que de servir de décoration.

Parce que c’est fou de se dire que peut-être, c’était pas sa place, sortant de nulle part et n’ayant aucune connexion avec moi, de décider que peut-être, j’avais autre chose à faire, à quatorze heures, en sortant du boulot, de me préoccuper que mon apparence lui soit esthétiquement plaisante.

J’ai même pas répondu, je savais pas quoi dire, quand j’ai commencé à me dire que ça faisait chier j’étais déjà cent mètres plus loin.

Mais quand tu me dis que le sexisme en France c’est fini, qu’au Pakistan y’a des meufs qui se font violer, qu’on a quand même autre chose à faire politiquement que lutter pour les droits des femmes alors qu’elles peuvent déjà voter et avorter, que quand même je suis vraiment trop sensible cliché féministe coupeuse de bite, ben, ça me fait penser que t’as jamais été une meuf, et que t’as jamais eu à subir cette pression constante – mon métier mes attirances mes fringues mes activités et jusqu’à mon corps qui doit être épilé mince maquillé comme ci comme ça et jusqu’au moment où je dois ou ne dois pas sourire.

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