“Ici on ne prescrit pas de Subutex ni de benzos”

Tout à l’heure j’accompagne une copine dans un cabinet médical au centre-ville de Toulouse. Cabinet tout propre, affiches sur les médicaments génériques aux murs, brochures sur la prévention de la grippe, tout est normal.

Normal ? Presque. Parce qu’à l’entrée du cabinet, il y a une feuille A4 scotchée sur la porte coulissante automatique qui dit “Ici on ne prescrit pas de Subutex ni de benzos“.

Donc pas de traitement de substitution à l’héroïne et pas de médicament de soutien au sevrage en cas de dépendance alcoolique.

Autant mettre une pancarte sur ta porte qui dit “Ici on ne prescrit pas de contraception”. Message sous-entendu : si tu baises, t’es dans le péché, je ne t’aiderai pas.

Ou une autre qui dit “Les séropositif-ves ne sont pas les benvenu-es ici”(tu as péché, pas la peine de venir). Ou bien carrément “Ici on n’aime pas les pédés”(c’est contre-nature-han).

Je suis stupéfaite qu’un médecin généraliste s’arroge le droit de choisir ses patients. Ça a aussi peu de sens que de décider qu’on n’examinera pas les personnes diabétiques, ou ceux qui ont de l’eczéma, sauf que ça va plus loin.

En décidant qu’on ne prescrit pas de Subutex ou de benzodiazépine, on décide tout de go de faire une hiérarchie entre les patients. Si t’as la gastro c’est bon, tu peux venir. Si t’es en crise de manque, t’es qu’un sale drogué et tu peux rester à la rue.

Je me demande ce que ce médecin a appris à l’école.

Je me demande s’il/elle est au courant de ce que ça fait une crise de manque. Pour mémoire, ça fait ça : “fatigue-énervement en alternance, tremblements, frissons, claquement de dents, chaud/froid en alternance, transpiration excessive liée aux chaud-froid, hypertension, très forte accélération du rythme cardiaque au moindre effort, douleurs au ventre, crampes d’estomac, diarrhées, vomissements, courbatures particulièrement localisées dans le bas du dos et les cuisses, très forts maux de tête, toux, hyperémotivité, déprime, faiblesse généralisée, douleurs ORL atroces dans le cas de consommation par le nez, le tout pouvant conduire à des évanouissements, des arrêts cardiaques, des attaques de panique, des comportements à risques divers et variés et, dans certains cas même, la mort.” *

Tout ça à la fois.

 

Et toi, médecin, qui es soumis-e au code de déontologie de la médecine française, qui as prêté le serment de l’ordre français des médecins, tu discrimines les toxicos, comme ça.

Alors que l’article 2 du code de déontologie médicale explique que “Le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité.”

Alors que l’article 7 de ce code précise que “Le médecin doit écouter, examiner, conseiller ou soigner avec la même conscience toutes les personnes quels que soient leur origine, leurs moeurs et leur situation de famille, leur appartenance ou leur non-appartenance à une ethnie, une nation ou une religion déterminée, leur handicap ou leur état de santé, leur réputation ou les sentiments qu’il peut éprouver à leur égard.”

Alors que l’article 40 du même texte est rédigé comme il suit : “Le médecin doit s’interdire, dans les investigations et interventions qu’il pratique comme dans les thérapeutiques qu’il prescrit, de faire courir au patient un risque injustifié.” Et une crise de manque, avec tous les symptômes décrits ci-dessus, c’est pas un risque injustifié ?

 

Décider de ne pas prescrire de médicaments de substitution aux addictions, c’est porter un jugement moral sur les personnes qui sont en situation d’addiction. C’est faire une discrimination au sens de l’article 225-1 du Code pénal, dont les critères sont listés dans le paragraphe suivant : “Constitue également une discrimination toute distinction opérée entre les personnes morales à raison de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de l’apparence physique, du patronyme, de l’état de santé, du handicap, des caractéristiques génétiques, des moeurs, de l’orientation ou identité sexuelle, de l’âge, des opinions politiques, des activités syndicales, de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales.”. Cette discrimination peut être punie d’une maende de 45 000 euros d’amende et d’une sanction allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement. (Code pénal, article 225-2)

Décider de ne pas prescrire de médicaments de substitution aux addictions, c’est potentiellement pousser une personne en manque à retourner voir son dealer (avec tous les dangers liés au dosage des produits, au fait de prendre un produit très dangereux sans faire exprès, au manque, etc) ou à retourner à Lidl acheter ses cinquante bières pour la soirée. C’est mettre délibérément en danger cette personne.

Est-ce que c’est ça, le rôle d’un médecin ?

 

* Ici, un récit assez honnête et trash sur une crise de manque en garde à vue. Chez Rue89.

Sources :

Article Wikipédia consacré au Subutex

Article Wikipédia consacré à la Benzodiazépine

Titre 1 du code de déontologie médicale

Titre 2 du code de déontologie médicale.

Article 225-1 du Code Pénal

Article 225-2 du Code Pénal

Article de Jaddo sur une pharmacie qui refuse de délivrer du Subutex

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2 responses

  1. Le truc pour les benzodiazépines (le subutex j’en sais rien), c’est que ce n’est pas un médicament à prendre à la légère. On prescrit les benzos pas plus de 3 mois, car le risque de dépendance est très fort…
    Combien de personnes un peu anxieuses se font prescrire du Lexomil et au final, sans le voir venir, s’en enfilent un cachet par jour ?

    Les effets sont intéressants, c’est sûr, pour gérer l’anxiété. Ils sont myorelaxants, anticonvulsivants…Mais aussi hypnotiques, amnésiants sur le long terme, sédatifs, créant une vraie dépendance physique si la prescription n’est pas suivie de près.
    Tu parles là de l’alcoolisme, qui est une addiction qui nécéssite un suivi accompagné et long. Dans le cas de l’alcoolisme, on prescrit des benzos comme effet réducteur de l’anxiété dûe au sevrage. Les benzos n’enlèvent pas l’addiction et ne remplacent pas la dose temporairement.
    Et le risque, c’est qu’une personne alcoolique se dise que le toubib lui filera des benzos pour calmer son manque et ses crises (terribles à voir d’ailleurs), y hasta…Et tombe au final dans l’effet inverse : sans benzos, trop d’anxiété, donc besoin de benzos, sinon pétage de plombs. Donc addiction aux anxiolytiques.
    C’est compliqué de prescrire ça : il faut doser, tout le temps évaluer, faire en sorte que le patient respecte la diminution des doses.
    Juste pour dire que voilà, les benzos, ça calme, mais c’est dangereux si c’est pas surveillé (un médecin généraliste a lui seul peut-il suivre de près un patient alcoolique? j’en doute).

    Après, on parle de “prescription”, c’est a dire ordonnance et consommation de médoc sur un certain temps. Ce médecin ne les prescrivaient pas, mais ça ne veut (peut-etre) pas dire que si un patient débarque en état de crise, il ne lui donnera pas qq chose en urgence pour l’apaiser..? Ponctuellement…

    Je ne pense pas qu’un médecin ALPHA localisé généraliste en centre-ville toulousain puisse à lui seul et ses benzos venir en aide à une addiction comme ça.
    C’est peut-etre pour ça qu’il y avait affiché ça. Je sais pas, j’en sais rien. Peut-etre.
    Car il y a risque de substituer l’alcool par les médocs, ou pire, ajouter les médocs à l’alcool.

    Par contre, je suis d’accord sur le fait qu’afficher la phrase “On ne prescrit ni subutex ni benzos” est d’une absurdité totale car ça encouragera surement les gens à tourner les talons, claquer la porte du cabinet en se disant que les médecins sont incapables d’écouter et d’accompagner.

    Il y a beaucoup à redire sur les mentalités de nos chers médecins.

    Car à défaut de ne pas prescrire d’anxiolytiques, le généraliste peut accueillir, écouter, gérer l’urgence, et orienter la personne vers une équipe qui sera sûre de l’aider à s’en sortir.

    1. Je suis d’accord avec toi, ces médicaments ne sont pas des Haribo, il faut les prescrire et les gérer de façon responsable, dans le cadre d’une démarche de sortie de l’addiction, etc, et je ne suis pas addictologue, donc je ne peux pas, précisément, dire ce qu’il faut faire et ne pas faire. Ça, c’est le rôle du médecin (en plus, il me smeble avoir lu que les benzos sont hyper dangereux pour la santé, rendent agressif-ve, et ont plein d’effets secondaires bien pourris).
      Par contre, ce que j’ai eu envie de pointer, c’est que quand le médecin affiche cette pancarte, il est en situation de discrimination, et il va à rebours de tout ce que le médecin est censé être en refusant d’apporter son aide à une certaine catégorie de gens. Et ça, c’est vraiment pas bien.

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