Bruits de bottes

Je n’étais pas là et je n’ai pas vu. Je n’ai pas vu les trois cent cinquante flics, l’hélicoptère qui en balance quelques-uns sur le toit, les autres qui rentrent par la porte. Je n’ai pas vu mes potes sortir encadrés par un rang de CRS.

En allant faire un tour au 22, rue Demouilles cette après-midi, il y avait encore quelque chose comme trois cars de CRS. Avec tous les hommes qu’ils déploient pour “maintenir l’ordre”, c’est à croire que la crise n’est pas là pour tout le monde, la police ne manque visiblement pas de moyens. En essayant d’entrer dans l’endroit où se déroulait une rencontre pour débriefer un peu l’expulsion et voir que faire en réponse, encore cinq cars, des RG dans tous les sens, on est surveillés, fichés, épinglés, je renonce.

Ce que j’ai vu ce mois-ci, c’est le lieu de vie qu’il y avait à l’intérieur pour une centaine de personnes, depuis début septembre. Un mois, c’est bien court pour s’installer et se sentir à l’abri. C’est bien long pour ceux qui font des actions tous les jours pour protester contre les décisions de justice et la violence policière jetée à la face de tous ceux qui pensent autrement. C’est rien, à deux mois de l’hiver, pour les cent personnes qui se retrouvent sans maison et sans solution de relogement.

Le 22, c’était la continuation du CREA, en plus grand. Des militants, des familles, vingt-cinq gosses pleins de vie qui font des dessins et des caprices dans la cour. Plein de langues parlées. Plein de communication. De l’électricité et de la plomberie pour faire de ce lieu un endroit habitable collectivement. Des cours de boxe. Des bouffes collectives. Un journal mural dont la première édition est sortie la semaine passée, le journal des 5400 (le nombre de mètres carrés du bâtiment).

Ça a aussi été un référé, trois jours après l’occupation. Une défense mal foutue.  Un “projet” qui apparaît soudain alors que le bâtiment est vide depuis six ans, invendable, sans acheteurs, et que l’option “démolition” a été abandonnée par peur de nuisances sonores pour le voisinage.

Le rendu du procès le 24 septembre avec la préfecture qui décide ex nihilo qu’il n’y a pas de familles habitant dans l’immeuble, et que donc le bâtiment a 48 heures pour être vide, malgré les articles de presse et témoignages des voisins venus visiter qui expliquent qu’il y a bien 100 personnes vivant dans le bâtiment. Une petite visite à l’URSSAF pour discuter avec les salariés et la direction. Des communiqués dans tous les sens. Tentatives de prendre contact avec la mairie. Avec l’URSSAF. Finalement, occupation du PAIO, le Pôle d’Accueil, d’Information et d’Orientation, qui s’occupe de proposer des solutions de logement à qui en fait la demande. Les personnes travaillant au PAIO s’expriment sur le fait qu’ils doivent refuser entre 90 et 95% des demandes de logement faute de moyens. Qu’ils en ont assez de laisser les gens à la rue. Que depuis un an, le CREA assure deux cent places d’hébergement sur Toulouse et est de fait la seule solution accessible aux personnes qui n’ont pas de maison. Que du coup, ils exercent leur droit de retrait face à leurs conditions de travail et au fait que les personnes occupant le PAIO se font sortir violemment par les flics.

Les AG tous les soirs pour s’informer et décider ensemble de ce qu’on veut faire. Les potes qui sont de plus en plus crevés à force de se lever à cinq heures tous les matins, mais qui tiennent quand même, avec une belle rage, des cernes sous les yeux.

Le communiqué de la préfecture qui explique que le Collectif pour la Réquisition, l’Entraide et l’Autogestion a perpétré “une série d’envahissements, avec dégradations en réunion, et d’occupations illégales”. Qui souligne le mensonge ultime, celui de dire que des solutions personnalisées ont été proposées aux familles. C’est entièrement faux.

Une adjointe au maire de Toulouse nous sort cette phrase magnifique “La justice doit dire le droit”. Tautologie ultime. Le droit, c’est un truc paru au Journal Officiel qui donne le droit à des propriétaires de posséder des bâtiments en les laissant vides pendant des années, alors que d’autres personnes crèvent dans la rue, dans le froid, sans nourriture, dans l’indifférence la plus totale. Le droit, c’est ce qui permet à l’État d’envoyer trois cent flics jeter des personnes hors de leur lieu d’habitation pour protéger les intérêts de ces propriétaires. Pour détruire des solidarités qui se créent par l’auto-organisation. Pour frapper ceux qui ne sont pas d’accord.

Si c’est un jeu, alors je veux changer les règles. Je ne veux pas jouer ce jeu truqué qui consiste toujours à ce que les plus riches gagnent. Je ne veux pas jouer à ce jeu qui va dans le même sens, toujours. Nous sommes déjà de plus en plus nombreux à préférer s’organiser de façon autonome, à refuser de passer la moitié de nos salaires dans des loyers, à constater le fossé toujours plus grand entre les possédants et celles-ceux qui galèrent, à subir la violence anti-pauvre constante de notre société.
Nous serons de plus en plus nombreux à avoir faim. Faut-il attendre une situation où un-tiers de la population est à la rue pour qu’on ouvre enfin toutes les maisons vides ?

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3 responses

  1. A ce que je lis, ça ne c’est pas arrangé au contraire. J’avais un minimum d’espoir pour ces familles sachant la mairie de Toulouse socialiste… Au final, la politique, qu’elle soit de gauche ou de droite, ne répond qu’à la logique de marché! Ca me donne envie de vomir!

    1. sharedwanderlust | Reply

      Faut pas trop avoir d’espoir…

  2. La mairie de Toulouse, “socialiste” comme si ce mot servait de pagne, la mairie de Toulouse comme tant de mairies et de préfectures, me fait penser à Chamberlain.

    A qui Churchill écrivait : “Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre”.

    Merci pour ton soin de nous faire savoir.

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