Voyage voyage, plus loin que la nuit et le jouuuuur…

Entre deux heures où je fais semblant d’apprendre comment se redéploie la puissance publique (dans la douleur et les cris, apparemment), je retranscris ici un texte trouvé dans un fanzine lui-même trouvé dans une caisse*. La caisse je l’ai trouvée dans une péniche et la péniche sur la Garonne, c’était dans un concert de surf-punk qui se situait environ à six heures de sommeil de mon oral d’anglais, mais ça valait le coup. Juste pour voir Copinette secouer ses cheveux dans tous les sens comme une sorte de Marilyn Manson en jean moulant.

Donc ce texte parle de voyage et je pense que ça peut toucher pas mal des gens qui lisent ce blog. Je suis pas forcément d’accord avec tout ce qui est dit ou la manière dont c’est formulé mais il me semble que ça peut nous fournir de quoi cogiter un peu, nous qui avons la carte bleue, la bonne couleur de peau et surtout la bonne conscience.

“Encore un été à suffoquer à Grenoble. Certain-e-s vont partir au Mexique ou au Portugal, d’autres vont partir en Californie, en Norvège ou au Chili. Pendant au moins deux mois, l’activité politique dans ma ville est ralentie, sinon arrêtée (enfin ça déend des quartiers). Et moi je suis là, au 6ème étage des Pervenches, volontairement scotché entre les montagnes, à ruminer tout ça… Le plus loin que je vais aller cet été, c’est la Meuse pour le Hippiepest. Et le plus loins où je sois allé dans ma vie, c’est la Guyane, département colonial de notre beau pays, en donnant 900 euros à Air France pour rester deux semaines. Très naze et très bien à la fois. J’ai pas envie de “voyager”. Dans les lignes qui suivent, je vous inflige donc quelques ronchonnades argumentées.

Mais… quoi ?

Mais d’abord, qu’est-ce qu’on entend par “voyager” ? C’est clair qu’entre sillonner le Poitou-Charentes en stop et prendre l’avion pour aller skier dans la neige artificielle de Dubaï, il y a un gouffre. N’empêche que de nos jours, “voyager” fait le plus souvent référence à un déplacement rapide, voire ultra-rapide, et pour le coup ultra-polluant. Une sorte de téléportation, durant laquelle les paysages défilent si vite que, le nez collé à la vitre, on en oublie les hectolitres de kérozène ou le nombre d’ouvrier-e-s qui ont construit l’autoroute. Tout juste si on a le temps de voir les changements dans les paysages. T’as déjà fait la sieste dans le TGV ? Tu fermes les yeux à Marne-La-Vallée et tu les rouvres en plein coeur de la Provence. Et je parle même pas de l’avion. Y’a un côté instantané dans cette manière de se déplacer qui me dérange bien plus que tous les décalages horaires.

Mais… qui ?

Mais au fait, qui t’es pour pouvoir te permettre d’aller où tu veux sur la planète sans emmerdes ? Un-e habitant-e d’un pays riche, avec sûrement la bonne couleur de peau, un compte en banque solvable, des papiers qui plaisent aux douaniers, et un capital culturel qui te rend assez culotté pour prétendre chercher à rencontrer “l’autre” et ses “différences”. Sinon tu “voyagerais” pas, tu “migrerais”, c’est souvent moins confort. Les “autres”, celles et ceux qui ne voyagent pas, c’est-à-dire la majorité de la population mondiale, sont condamné-e-s à servir de figurants pour des excursions pittoresques de Club Med. Et la mode des voyages éthiques-bio avec vraies rencontres de la vraie population ne fait qu’aggraver ça. Une bonne part de la propagande des agences de voyages consiste d’ailleurs à nous faire croire que la mobilité est partagée par tout-e-s, qu’on ne fait finalement que créer des liens entre individu-e-s politiquement égaux. Comme dans cette affiche pour un vendeur de séjours tout compris où on voyait deux personnages de dos, un homme d’affaires et un touareg, l’un dans un quartier d’affaires et l’autre au milieu du désert, tous deux reliés par un ruban rouge reprenant le logo de l’agence de voyages. Connerie ignoble. Qui a le pouvoir d’aller serrer la main de l’autre et de rentrer chez lui quelques jours après ? Quels rapports peut-on crér avec des gens qu’on aborde à peine et qu’on prend en photo sur un autre continent alors qu’on fuit les conversations avec nos voisins ?  Je ne peux pas m’empêcher de penser que le “voyage” n’est que la continuation de la colonisation. Comment peut-on “voyager” en Afrique en étant blanc et riche ? J’ai eu de longues dicussions avec un très bon pote à ce sujet, mais pour moi ça reste impossible. Le voyage reste une forme d’appropriation.

Mais… pourquoi ?

Pourquoi cette envie, voire ce “besoin” de voyager ? Souvent, j’entends parler de “dépaysement total” voire de “changer d’air” (encore une fois, merde, qui a le pouvoir de “changer d’air” tranquilou…). On voyage souvent pour son plaisir personnel, pour se faire du bien, se maintenir en bonne santé psychologique. Autrement dit pour fuir, même momentanément, une réalité considérée comme trop dure à supporter. Bon, ok, des fois c’est aussi pour “voir”, pour “apprendre”, et effectivement des fois c’est pas mal d’allr voir ailleurs, ça peut rendre moins con. N’empêche que je pense que tout notre imaginaire autour du voyage a été nourri à la fois par ces histoires d’aventuriers, d’explorateurs qui n’étaient autres que des colons de merde, et aussi par tout le côté Jack Kerouac, je voyage trop à l’arrache mais avec ma carte bleue pas loin (je le sais, je l’ai fait). Il y a une dimension complètement romancée là-dedans, comment dire… En gros pour arrêter de tourner autour du pot, je pense que le “voyage” dans toutes les réalités que ça peut recouvrir de la plus réfléchie à la plus conne, fait partie des grands mythes de notre société. Une idée qui flotte dans l’air, évidente, que personne n’irait remettre en cause : voyager c’est bien. Et alors je pense que c’est carrément un des fondements du  stade néo-libéral du capitalisme (ouhlà). Le nomadisme généralisé (pour la minorité qui peut se le permettre s’entend) permet de ne s’ancrer nulle part, de picorer de-ci de-là sans trop s’engager, y compris si “ci” et “là” sont séparés par des milliers de kilomètres. Une somme d’individu-e-s standards se déplaçant hyper rapidement et selon son bon vouloir, capables d'”aimer” un pay, une région, une ville, un quartier, et de prétendre les comprendre en quelques mois avant de se barrer vers de nouvelles aventures, ailleurs. On consomme les gen-t-es et les lieux à l’échelle de la planète, bien peinard-e-s… Ouiiiiii je sais, c’est plus fin que ça en vrai, et certains points mériteraient qu’on les développe pendant des heures, mais comm j’ai choisi de faire des fanzines plutôt que des essais de sociologie, vous m’en voudrez pas, hein ?  Par ailleurs, si vous voulez lire des trucs chouettes et mieux dits sur la question, procurez-vous le bouquin “Divertir pour dominer, la culture de masse contre les peuples” (dossiers de la revue Offensive, aux éditions L’échappée, notamment le chapitre “L’horreur touristique, le management de la planète”.”

Voilà. C’est le texte dans son intégralité et je me suis un peu retrouvée dans le propos. C’est effectivement une expérience enrichissante de voyager, mon propos à moi n’est pas de contester tout ça. L’histoire, c’est de penser à la signification profonde de tout ça. Je suis allée au Maroc et j’ai vraiment aimé. Mais pourquoi j’ai aimé ? À part pour le petit frisson de dépaysement et le tajine végétarien… J’ai dormi sous des tentes, j’ai admiré des trucs, j’ai appris quelques mots. Et j’ai partagé mon enthousiasme de tout ça avec d’autres Blancs européens qui comme moi avaient le luxe d’être venus en avion, d’avoir payé ce qui représente un mois de salaire pour ça, d’avoir le temps de voyager, de se payer l”insolence, comme dit la personne qui a écrit ce texte, d’avoir peur de parler à ses voisins mais de vouloir l’altérité d’un “autre” parce que cet “autre” se déplace à dos de chameau et qu’on trouve ça exotique…

Des fois c’est normal, d’avoir envie de changer d’air. Je crois que ça arrive à tout le monde périodiquement. Mais au lieu de vouloir fuir ma vie pendant quelques semaines, je trouve ça plus pertinent d’essayer de faire qu’elle ressemble à ce que j’aime, plutôt que de parcourir des milliers de kilomètres pour me fabriquer des souvenirs que j’évoquerai quand “ça va pas” une fois de retour dans ma vie normale en France.

Du coup je comprends l’homme à la moustache. Ne se déplacer qu’en vélo, ça permet de le faire à la force de ses cuisses (sans pétrole donc) et de voir passer le paysage. Il y a tellement de choses à voir déjà ici ou à deux cent kilomètres.

*NB : Le zine s’appelle Impression(s) et c’était le numéro 3. Si vous voulez lire le reste de ce qu’il y a dedans, vous pouvez :

a) passer chez moi le lire

b) passer au Kiosk d’Arnaud Bernard pour voir s’ils ont des numéros

c) trouver Miquel qui fait la distro du zine sur Toulouse

d) m’envoyer un mail pour me demander l’adresse de Sylvain qui fait le zine et comme ça vous pouvez lui écrire vous-mêmes pour lui demander un numéro par la poste.

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3 responses

  1. Cette foutue question, si les lumières tombées sur la peau finiraient pas un jour par nous imprégner un peu plus profondément.

    Je crois en cette sublime efficacité de l’ignominie des systèmes : nous vendre de l’altérité et de la rencontre pour mieux nous en préserver. Nous vendre un peu de réelle vertu qui permet de massifier l’inerte. De prostituer l’univers entier au nom de l’amour.

    Je pleure sans larmes d’être un être dépouillé de son instinct.

  2. Un excellent dossier est consacré au “Tourisme” (toutes dimensions prises en compte, du plus cheap et criticable au plus éthique des éco-tourismes) dans le numéro de Juillet du Monde Diplomatique (encore en kiosque, donc ! ). Beaucoup de similitudes entre cet article et ceux du dossier, mais c’est bien de croiser les regards et les sources !

    1. Merci Gagou ! J’irai jeter un coup d’oeil, c’est vrai que ma source est plus underground que Monde Diplo mais j’imagine que c’est mieux écrit et aussi intéressant !

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