Jouer avec le feu

Le personnage principal de Bellflower

Bellflower.
Je suis allée voir ce film par hasard. Je crois que j’avais même pas lu une seule critique, à part celle de l’Utopia. Et comme on sait, l’Utopia est perpétuellement en extase sur son propre programme, au point d’écrire trois mille signes dithyrambiques sur absolument chaque film qui passe chez eux. Pas vraiment très objectif.

L’histoire a l’air simple. Deux gros losers presque trentenaires, quelque part en Californie. Leur obsession pour Mad Max et pour le feu. Le but de leur vie, c’est de construire une voiture qui crache du feu et un lance-flammes portatif pour pouvoir se préparer à “régner sur le champ de ruines” quand l’apocalypse viendra.

Deux grands gamins qui s’amusent à cramer des trucs avec un gros pistolet qui crache du feu (et attention, au diesel, pas au propane. Le propane, “c’est pour les tapettes”, dude.) L’un des deux, Woodrow, tombe amoureux d’une fille qu’il a rencontrée à un concours du plus gros mangeur de grillons, dans un bar. Milly est blonde, elle boit beaucoup, elle ose tout, elle va plus loin que tout ce qu’il a déjà vu. Comme Woodrow a du mal avec les filles, il n’y croit pas quand elle lui donne son numéro, puis qu’elle finit par sortir avec lui.

C’est la première partie du film : tout est beau et doux, les choses vont lentement mais sûrement, et on se sentirait presque heureux, malgré l’envie de secouer ce personnage qui n’ose rien de peur de tout perdre. Un peu un loser, donc.

C’est ensuite que les choses se gâtent. La blondinette ose tellement tout qu’elle finit par faire n’importe quoi et ce pauvre gars amoureux dérive lentement dans des délires à base de revanche, de psychose, de sang et, évidemment, de truc qui crachent des flammes.

On ne peut presque jamais distinguer la réalité de ce qui se passe dans sa tête ; le film est construit de façon bizarre, avec des flash-backs en permanence, de plus en plus sanglants, de plus en plus extrêmes. Mais c’est justement cette construction saccadée du film qui fait sa force. On passe de séquence en séquence avec des écrans qui annoncent les titres des scènes et on se retrouve complètement perdu, immergé dans le malaise qui émane des personnages. Ne pas savoir ce qui se passe, et se rendre compe petit à petit qu’on bascule dans la folie furieuse à mesure que le film avance. Qui a tué qui ? Est-ce vrai ou bien un délire psychotique de Woodrow ?

Ce n’est pas vraiment un film sur la violence, ni sur la manipulation en soi. En sortant, on est accablé devant cette histoire éminemment banale. Des gens tombent amoureux, et ça les fait souffrir. Bien. Mais cette souffrance se répercute sur tout le petit monde de Woodrow : son meilleur ami qui se retrouve délaissé, la meilleure amie de Milly qui ne sait plus quoi faire pour arranger les choses.Tout le monde est impacté par l’explosion intime qui résulte de la douleur du personnage principal et par la cruauté naïve, presque inconsciente avec laquelle Milly le manipule.

C’est un film d’amour et d’impuissance, aussi étrange que ça puisse paraître de dire ça après avoir vu les explosions et le feu dans tout le film.

C’est aussi, quelque part, une métaphore sociale. Ces deux gros losers qui se fabriquent une voiture pour faire comme dans les films. Une sorte de reflet du malaise qu’on peut ressentir quand on a grandi dans une petite ville américaine : un monde qui n’a aucun sens, une mécanique trop bien huilée avec des fêtes qui ne riment à rien. Alors ils boivent, beaucoup, ils se mettent au défi dans une recherche adolescente de virilité, et ils se construisent un doudou grandeur nature pour pouvoir cracher des flammes au visage de la Californie. Se fabriquer un objet de puissance pour répondre à sa propre incapacité de sortir du cadre.

L’image participe beaucoup à cette impression d’alternance entre l’impuissance et la puissance recherchée qui les amène à jouer en permanence avec le lance-flammes et à brûler à peu près tout ce qui est brûlable dans les terrains vagues de la ville. Tout est très jaune (j’ai l’impression qu’il est impossible de faire un film sur la Californie sans mettre des filtres jaunes sur l’image. Ça a l’air de faire mal aux yeux d’habiter en Californie.). Il y a un usage assez bizarre du focus qui ressemble à la technique tilt-shift dans certaines parties du film, où on a l’impression que les personnages et la voiture sont des miniatures, parce qu’il n’y a pas de perspective).

La mise au point est très fouillée, on nous montre exactement ce qu’on veut nous montrer. Même les imprécisions de la caméra sont choisies. Pour autant, l’image n’est pas très sensuelle, même si elle se rapproche beaucoup des personnages. Quelques très beaux plans de feu et une scène de bonheur à la plage sortie de nulle part et lisse à se taper la tête contre les murs. La BO est excellente. Mieux que celle de Drive (et pourtant j’avais vraiment beaucoup aimé).

Mais surtout, la mécanique du drame, implacable : à partir du moment où l’engrenage est lancé, tout le monde y passera, au moins dans la tête de Woodrow. Ce personnage est d’ailleurs joué par Evan Glodell, scénariste et réalisateur du film. J’imagine qu’il y a mis énormément de lui-même, et le résultat est vraiment prenant. Si on y trempe un orteil, on est obligé d’y passer tout entier. C’est d’ailleurs ça qui m’a plus dans ce film. Malgré des lenteurs et des lourdeurs ici et là, c’est quand même assez implacable d’intensité. Les personnages sont honnêtement assez vides, l’image a des tics qui peuvent être désagréables, mais j’ai été soufflée par le panache avec lequel le film emmène le spectateur graduellement dans un malaise de moins en moins tenable. Et c’est vraiment agréable de ne pas pouvoir prévoir ce qui va se passer.

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