Le cas Merah

Petit retour sur l’évènement du jour à Toulouse : la fin du siège de Mohamed Merah dans son appartement à la Côte Pavée, l’histoire qui se termine donc par la mort de l’homme qui est devenu l’ennemi public numéro un en trois jours et dont la fin a été transmise en live par presque toutes les télés du monde.

J’étais là.
Je bossais comme interprète pour une grosse chaîne de news étrangère. Comme je parle la langue en question en plus du français, j’ai fait le lien toute la journée entre les journalistes de l’équipe et le terrain. J’ai donc traduit des paroles de gens en direct, fait des interviews au téléphone pour ensuite les traduire, et essayé de transmettre des éléments de contexte du point de vue d’un Français à cette équipe pour tenter de faire une transmission de l’évènement aussi fidèle et sans clichés ou raccourcis faciles que possible.
Je sais pas trop si j’y suis arrivée.

Au cours des derniers jours, j’ai eu de nombreux débats en ligne avec divers acteurs de l’évènement, c’est-à-dire des toulousains et des journalistes. Je voyais tout ça à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. De l’extérieur parce que jusqu’à ce matin, onze heures trente, je n’avais pas mis les pieds sur le lieu où se passait le siège, ni en tant que civile, ni en tant que journaliste. De l’intérieur parce que je suis étudiante en journalisme et que j’avais quelques points de vue à faire partager sur la façon dont on transmettait l’évènement et aussi parce que je suis française, toulousaine, et que j’essaie modestement de passer un peu de temps à réfléchir à certaines questions sociales.

Mon point de vue s’était donc porté sur plusieurs points.
D’une part, la position et l’importance qu’on a donné depuis lundi à la fusillade qui a eu lieu devant l’école Ozar Hatorah. On a tiré sur trois enfants et un adulte, avec une sauvagerie et un sang-froid apparents qui ont été abondamment décrits par les médias.
Ce qui m’a posé question dans un premier temps, c’est l’ampleur qu’a pris cette affaire parce que l’endroit visé était une institution juive et parce que les victimes étaient des enfants. Soyons clairs dès maintenant : l’antisémitisme est une chose abominable, et le meutre est une horreur sans nom. Mais pourquoi est-ce que cette fusillade a fait immédiatement la une de tous les médias nationaux, alors que dans la semaine d’avant trois militaires avaient été tués, en deux fois, et apparemment aussi à cause de leur confession ? Est-ce que c’est moins grave qu’ils meurent parce que c’était des adultes ? Des bidasses ? Des musulmans ?

À partir de là, je suppose que la police a fait un travail, qui a eu l’air efficace, d’enquête et de profiling : on a pu retrouver d’où venait le scooter que la personne avait utilisé selon les témoins, remonter la piste au travers des connexions internet, etc.
Ensuite, il y a eu le siège : dans la nuit de mardi à mercredi, à trois heures du matin, le quartier où habitait le présumé coupable a été encerclé. Le RAID avait localisé l’immeuble et l’appartement précis où vivait cette personne, et a donc essayé pendant une bonne trentaine d’heures de l’attraper vivant. Si vous voulez un compte-rendu, plein de sites en ont fait un. Ce qu’il en ressort, c’est que le suspect a parlementé pendant toute la journée de mercredi avec le RAID. Selon les médias, le but était vraiment de comprendre les motivations de son acte, son parcours, sa personnalité, donc le processus a été de discuter avec lui pendant tout ce temps. Jusqu’à ce qu’il se taise, mercredi soir. Ensuite la stratégie a été, apparemment, de lui mettre la pression en faisant du bruit, en lui coupant l’eau et l’électricité, etc, pour jouer sur l’épuisement et le forcer à se rendre. Bien.

Ma réaction à ce moment-là était toujours une réaction d’outsider : je ne savais pas ce qui se passait vraiment puisque je n’étais pas sur place. Je me suis beaucoup exprimé sur la façon qu’avaient les médias de traiter l’évènement. Ce qui me choquait très fort, c’était qu’on fasse un compte-rendu minute par minute d’absolument tout ce qui se passait sur les lieux. Je trouvais ça malsain et inutile. Donner des informations comme “Le dialogue a été rompu” ou “Le suspect a l’air fatigué”, à mon très humble avis, c’est pas vraiment de l’information et ça peut même gêner l’enquête. S’il faut le RAID et un négociateur spécial, c’est bien qu’on a besoin d’une compétence spécifique et pas d’un travail de bourrin fait dans l’urgence. J’aurais donc préféré qu’on laisse ces messieurs faire leur travail.
Le minute-par-minute m’a fait l’effet, j’en ai abondamment parlé ailleurs, d’être dans un mélange entre Farenheit 451 et Hunting Man : un type qui se retrouve brusquement l’ennemi public numéro un, qui est dépeint dans les médias comme représentant de toutes les bassesses du monde ou presque, et dont la capture est montrée en temps réel et passionne le bon peuple. J’aime pas ça, je trouve ça sensationnaliste. J’aurais préféré plus de sobriété.

À cet argument on m’a objecté que c’était le travail des journalistes de regarder ce que la police faisait et qu’il était de leur devoir de ne pas se contenter d’une version ‘officielle’ de l’affaire, parce qu’on pourrait nous dire n’importe quoi et qu’on aurait aucun moyen de vérifier. Je veux bien, mais quand le périmètre est sécurisé par les forces de l’ordre et qu’aucun, journaliste ou civil, n’a accès de visu à la scène et doit se contenter des informations transmises par les policiers, je suis en droit de me demander s’il ne s’agit pas d’un autre genre de version officielle.

Autre chose qui m’a choqué est que la plupart des médias ne respectaient pas la présomption d’innocence ; on a donné preque tout de suite le nom du suspect, et Libération a carrément publié la phrase suivante : ‘L’homme a aussi tué trois militaires à Toulouse et Montauban”. Comme ça, sans décision de la justice, sans rien. Il me semble quand même que ces informations appartiennent à la justice, de même que le fait de montrer la photo du présumé coupable.

En plus de ça, les membres de la famille de cet homme ont été placés en garde à vue anti-terroriste. Concrètement, c’est un truc qui passe au-dessus de la loi sur les gardes à vue (le terrorisme fait l’exception). Donc, on garde les gens au commissariat de quatre à six jours, dans des conditions qui peuvent être vraiment peu optimales d’après les récits des personnes qui ont pu subir ça avant (par exemple, la possibilité qu’on joue l’épuisement en t’empêchant de dormir pendant quatre ou six jours). Que l’on attrape le frère du suspect, répertorié salfiste, si on pense que ça peut faire avancer l’enquête, très bien. Que l’on attrape sa maman, qui déclare sans cesse qu’elle n’arrive plus à contrôler ce gamin depuis son adolescence et qu’elle n’a pas d’influence sur lui, je trouve ça un peu plus limite et peu propice à fournir des informations capitales.

Il faudrait aussi, dans l’absolu, discuter de la notion de terrorisme, de ce qu’on définit comme étant un terroriste. Pour moi, quelqu’un qui pète un câble ou qui prémédite, mais qui assassine, c’est du fait-divers, pas du terrorisme vraiment.

Tout ça, c’était mes réflexions avant d’aller passer quelques heures sur le lieu du siège, et plus généralement de ‘faire’, c’est-à-dire de fabriquer, un sujet d’info, qui plus est pour un média étranger.

L’équipe pour laquelle j’étais interprète a choisi de passer la plus grande partie de la matinée à comprendre qui était ce suspect et pourquoi il en était arrivé, apparemment, à tuer des gens. Nous avons donc interviewé une personne qui avait un certain passif de relations professionnelles avec lui : son avocat. Jusque-là, tout va bien. Il n m’a pas semblé que le journaliste ait essayé de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre, ni l’avocat en question. Et on a même réussi l’exploit de passer à côté du sentimentalisme.

Ensuite, après appel d’un informateur, on a appris que l’affaire était en voie de résolution. Donc on a pris leur voiture et on est allés sur le lieu.

C’est là que commence le malaise. Je descends de la voiture après que le conducteur ait passé dix minutes à chercher un emplacement pour se garer. On marche vers la rue en question en portant tout le matériel. C’est du matériel télé, donc il y a des lumières, une caméra pro, un trépied, des micros, des sacs à dos, des ordis, etc.
On fait une centaine de mètres à pied pour arriver à l’endroit. La rue est bondée de voitures de médias : il y a des camions siglés avec des paraboles géantes qui abritent une station de diffusion complète, des voitures, des berlines, le tout avec des logos dans tous les sens, des chaînes françaises, espagnoles, anglaises, suisses, israéliennes, asiatiques pour autant que j’ai pu en juger, allemandes, italiennes.
Quand on tourne le coin de la rue, c’est l’apocalypse. Il y a des journalistes PARTOUT. Cinq rangs au moins devant le cordon de police, partout dans la rue, sur des murettes, sur des chaises et des escabeaux comme au festival de Cannes. On voit à peine le bâtiment où est retranché le suspect, il y a deux ou trois voitures de police et fourgons and la rue, et deux ou trois agents qui empêchent les journalistes de passer. Dans la rue, là où je suis, il y a des caméras, des micros, des appareils photos, des iPhones. Tout ce petit monde court partout, appelle sa rédaction, se maquille, se poudre le museau, fait du live radio, fait du live télé, filme le même bout de mur, s’agite, crie, et fume des cigarettes.
J’ai été choquée. Tout le monde filmait et photographiait avec ardeur, en prenant exactement les mêmes plans. Mais exactement ; j’ai vu trois mecs appartenant à des chaînes différentes être debout sur la même murette et filmant la même image, leurs caméras étant à dix centimètres l’une de l’autre, et se poussant pour faire bouger l’image de l’autre. Il est onze heures trente.

On s’aperçoit qu’on est arrivés cinq minutes après l’assaut final. Personne ne sait rien, pas même les flics qui constituent le cordon de police. Tout le monde a entendu des tirs pendant cinq minutes et c’est le consensus général que Mohamed Merah est mort.
Certains des journalistes sont là plus ou moins en continu depuis sept heures du matin mercredi, quand même.

Soudain, c’est la panique : Claude Guéant arrive. Les trois cent journalistes qui sont là se ruent vers le cordon. Ça se frappe joyeusement pour avoir la meilleure place près de l’image (un journaliste expliquait deux minutes après que son collègue avait l’arcade pétée, coup de poing d’un autre journaliste télé. Ambiance !). Le ministre de l’Intérieur fait un petit speech et s’en va. Le mec, qui était caché dans sa salle de bains, a donc sauté par la fenêtre en tirant sur les flics, et a été retrouvé mort sur le sol. Dix minutes après, tout le monde s’en va. On apprendra plus tard dans la journée qu’il a pris une balle par un sniper, c’était pas clair dans le discours de Guéant.

Je crois que je suis restée loin de la cohue. J’étais perdue. J’avais envie de crier, de pleurer, de partir, tout à la fois. Je ne savais plus quoi penser. Ça me faisait l’effet d’un carnage. L’image qui m’est venue à l’esprit, c’est un troupeau de poules se jetant sur un pamplemousse pourri. C’est pas beau à voir, ça va très vite, et ça peut rapidement mal tourner.

Mon sentiment d’être perdue était peut-être la preuve de mon inexpérience ; mes patrons d’un jour n’ont pas pris part à la bousculade et sont restés super calmes, à l’extérieur du truc. Trente secondes après la fin de l’annonce de Claude Guéant, les télés faisaient leurs lives : des mecs remaquillés et coiffés qui parlaient en disant la même chose dans vingt langues différentes, sur le même ton exactement, avec en arrière-plan un mur de journalistes autres faisant exactement la même chose.

Donc, on aura déjà fabriqué une partie du sujet d’info du jour en filmant un pan de mur et une vitre cassée, à cinquante mètres de distance, et en rajoutant les sons de la fusillade (des coups de feu, juste) par-dessus ces images. Le soir, les mêmes images seront sur toutes les télés.

Au passage, j’ai longuement discuté de cette urgence de l’info avec des journaliste et non-journalistes. Ce qui me choque le plus, c’est cette concurrence effective, physique, pour l’image, la petite phrase de Guéant, le ‘scoop’, arriver à transmettre ça à sa chaîne le plus vite possible, en live. Pour moi, ça provient directement de la concurrence économique entre les chaînes et en général entre les médias, qui les force à compter sur l’audimat comme seule valeur de référence. Autre débat, quelque part, mais qui participe de celui-ci.

Ensuite, il est treize heures. L’équipe décide d’aller filmer une mosquée pour avoir des images de contexte. Ça me gratte très fort de mettre un lieu de culte où les gens normaux vont pour illustrer la folie radicale et violente d’un seul, mais bon, je les emmène à la mosquée, qu’on ne filmera finalement pas parce qu’il pleut. Quand même. Ça me semble constituer un amalgame qui me dérange fort.

L’étape suivante est de faire un détour par le quartier des Izards où Merah a apparemment grandi.
On va donc aux Izards. C’est tranquille pendant un moment, on fait des tours en voiture. Des barres, quoi, pas trop belles, mais pas trop moches non plus, normales. Et puis surprise, il y a des flics, plein, avec des cagoules. On filme par la fenêtre.

Il y a une boulangerie. Devant la boulangerie, une dizaine d’ados à capuche. Réflexe immédiat : “Fais reculer la voiture. On sait jamais.”. J’ouvre la bouche en expliquant qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur. Peine perdue : on a du matos dans la voiture, et la dernière fois qu’ils sont venus dans une banlieue française, c’était en 2005, alors ils ont peur. Je réexplique : ce sont des ados, on peut sûrement aller discuter avec eux, ils ont quinze ans, je ne pense pas que ça représente une menace. Encore une fois, je parle dans le vent. Du coup, ce qui devait arriver arriva : deux mec s’approchent (ils nous voient quand même faire le tour de leur bloc dans une grosse voiture depuis dix minutes, si je voyais un mec faire ça autour chez moi, surtout dans le contexte où le GIGN vient de débouler dans l’immeuble, je trouverais sûrement ça un peu chelou, mais bon.) et donnent un coup de pied dans un des pneus. La voiture s’en va comme un insecte terrifié, on s’enfuit du quartier. J’ai à la fois envie de ricaner et de pleurer, mais je me tais. Pas mon travail.

La dernière étape maintenant, c’est le montage et la construction de l’histoire. Au terme de cette journée, on a pas mal d’éléments sur la personnalité du mec qui est désormais mort.
J’interviewe au téléphone un universitaire spécialiste d’Al Quaida qui m’explique qu’il y a très peu de chances que Merah ait fait partie de ce groupe, au motif qu’il n’y a plus de responsables d’Al Quaida en Afghanistan depuis trois ans.
La grosse recherche du moment, c’est une vidéo Youtube où Merah conduit une voiture avec ses potes en étant super content, ça date de 2009. Donc on va utiliser ça, avec sa tête souriante, pour les news. Une vidéo où il délire avec ses potes. Encore une fois, malgré ma fatigue (il est dix-sept heures et je suis debout depuis six heures du matin) je me pose quand même la question de l’opportunité d’utiliser cette image. Est-ce que c’est de l’info, vraiment ?

Ensuite, c’est la phase où tout en montant les images du jour on regarde ce que les autres télés font. Pasqua dit n’importe quoi. Sarkozy (tiens, la banderole “LA FRANCE FORTE” a réapparu derrière lui !) explique qu’il veut des sanctions pénales pour les gens qui vont sur des sites terroristes et/ou qui voyagent dans le but ‘de se faire endoctriner’. Ça me pose encore une fois des questions : où est le terrorisme ? Si je vais sur un site d’anars qui veulent m’apprendre à manger sans acheter des trucs, par exemple, est-ce que c’est terroriste puisque c’est anar et que les anars posentdesbombesc’estbienconnu ? Est-ce que je me retrouve potentiellement face à une sanction pénale pour avoir lu des informations ? Est-ce que si je fais un voyage à Cuba on m’accusera d’avoir voulu me faire endoctriner ?
Je pense bien que tout ça est un effet d’annonce et retombera dans l’oubli aussi vite que la campagne reprendra, mais ça me dérange quand même.

Et puis, et puis, il y a ces images de vitres cassés, qui s’ajoutent aux images d’un gosse de dix-neuf ans heureux comme tout de faire de la poussière sur un parking en dérapant avec une voiture, et c’est avec ça qu’on a fabriqué l’information du jour. C’est pour fabriquer ça que des centaines de personnes, pour des motifs professionnels, se sont précipités dans le but d’assister en direct à un évènement. Quel évènement ? Un gars qui se fait descendre à vingt mètres de nous par la police.
Et la France a été secouée pendant si longtemps parce que l’émission Loft Story était trop voyeuriste.

Alors, mes collègues d’une journée montent ces images, j’essaie encore du tréfonds de mon épuisement (il est dix-neuf heures) d’essayer de corriger les amalgames entre salafiste et djihadiste, d’essayer d’infléchir le reportage dans un sens le plus neutre possible. Je détourne mon regard de la télé géante dans la chambre d’hôtel où on bosse. Je récupère deux bifetons pour mon boulot d’interprète, et une carte pro au cas où j’aurais envie de faire un stage. Je sors de l’hôtel, j’appuie sur le bouton “play” de mon baladeur en mettant mon casque sur les oreilles. Je m’aperçois que je tremble et la musique d’Archive rend le paysage tout flou. Je rentre chez moi, je mange, et je me pose pour jeter toutes ces idées sur un fichier word avant de m’écrouler dans mon lit. Il est une heure du matin.

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